Traductions croisées/traditions croisées…

Liste des participants

Volodymyr Artyukh, Andriy Baumeister, Barbara Cassin (organisateur), Pierre Caussat, Marc Crépon, Oleg Khoma, Viktor Malakhov, Darya Morozova, Valentyn Omelianchyk, Oleksiy Panych, Philippe Raynaud, Kostyantyn Sigov (organisateur), Oleksiy Sigov, Anca Vasiliu, Andriy Vasylchenko, Urii Vestel, Volodymyr Yermolenko, Svitlana Zheldak.

Anca Vasiliu Oleksiy Sigov Oleksiy Panych Volodymyr Artyukh Kostyantyn Sigov Andriy Vasylchenko Viktor Malakhov Barbara Cassin Andriy Baumeister Catherine Auboyneau (Fondation des Treilles) Valentyn Omelianchyk Marc Crépon Volodymyr Yermolenko Philippe Raynaud Oleh Khoma Svitlana Zheldak Anne Bourjade (Fondation des Treilles) Pierre Caussat Daria Morozova Iurii Vestel

Compte-rendu

Traductions croisées/traditions croisées, quelques intraduisibles des langues slaves
par Barbara Cassin
14 – 19 septembre 2009

« La langue de l’Europe », dit Umberto Eco, «c’est la traduction ». Le point de départ de ce séminaire franco-ukrainien est une réflexion sur les intraduisibles comparés ou croisés. Ce que nous appelons « intraduisibles », en refusant tant de les réduire que de les sacraliser, ce sont les symptômes de la différence des langues. Les prendre sous la loupe permet de percevoir la manière dont chaque langue, comprise à la manière de Humboldt comme un filet jeté sur le monde, attrape, voire fabrique, un certain monde. Notre point d’ancrage concret est la traduction-adaptation en ukrainien du Vocabulaire européen des philosophies, dictionnaire des intraduisibles (Seuil Le Robert, 2004).
Il faut repartir des caractéristiques singulières du Vocabulaire lui-même : c’est en effet  à la fois un geste philosophique et un geste politique. Philosophique, car il explore le lien entre fait de langue et fait de pensée — avec mind, entend-on la même chose qu’avec Geist  ou qu’avec esprit ? Pravda, est-ce justice ou vérité ? —, pour faire prendre conscience que nous philosophons en langues. Politique, car il s’agit de savoir quelle Europe nous voulons. L’Europe peut choisir une langue dominante, dans laquelle se feront désormais les échanges; ou bien jouer le maintien de la pluralité en rendant manifestes le sens et l’intérêt des différences. Le Vocabulaire s’inscrit résolument dans la seconde optique. Il refuse le globish, « global english », qui ne laisse subsister qu’une langue de service et des dialectes (parmi lesquels le français, l’ukrainien, comme d’ailleurs l’anglais de Shakespeare et de Joyce).  Mais il refuse, d’autre part, ce que, après Heidegger, on pourrait appeler un « nationalisme ontologique », propre à hiérarchiser le génie des langues selon leur proximité à quelque chose comme l’Etre ou la Parole (d’abord le grec, et puis l’allemand encore plus grec que le grec… ).
La « traduction » d’un tel ouvrage ne peut évidemment être qu’une adaptation, c’est-à-dire une aventure, un nouveau travail philosophique et politique. Du point de vue européen, l’ambition est vaste et urgente. Il s’agit du rapport encore en devenir de l’Ukraine, et plus largement de l’Europe orientale, à l’Europe, puisque la traduction en roumain, déjà engagée, et celle en russe, encore en gestation, n’ont cessé de servir de point de comparaison.
Le premier fascicule de la traduction ukrainienne est sorti en août 2009, juste à temps pour le séminaire. Notre séminaire a ainsi pu procéder à une analyse de détail des solutions apportées et des effets produits. Les principaux résultats, outre une cartographie très précise de chacun des quatre fascicules restants dans leur singularité et leur homogénéité, sont liés à une réflexion de fond sur la langue ukrainienne et la philosophie. Sur le plan logico-linguistique d’abord : comment décrire l’impact des métaphores, des flexions, de la distinction entre substantifs de résultat et substantifs de processus, mais aussi de l’absence d’article, d’indication de personne (comment traduire « Je est un autre »), ou de participe présent actif (comment rendre das Seiende ) ? Sur le plan historico-politique, comment rendre intelligible la coexistence des emprunts et des termes « authentiques », des racines slavonnes, grecques et latines, la part de la tradition orthodoxe et des transformations sémantiques de l’ère soviétique ? Nous avons pour ce faire décidé et esquissé un certain nombre d’entrées nouvelles qui constituent précisément autant de symptômes : en particulier une entrée générale sur la langue ukrainienne, une entrée socio-religieuse  « palingénésie/ régénération/ résurrection »,   une entrée liée à la conception de la pluralité et de la relation via Bakhtine   « hétérotopie/ différence/ déterritorialisation », une entrée ‘post-soviétique’ « culturologie, gnoséologie, épistémologie ». L’horizon de ces travaux n’est rien moins que de contribuer à élaborer la langue philosophique ukrainienne, en toute conscience critique et comparative, jusque dans son rapport à l’enseignement.
A l’horizon, les autres traductions/ adaptations en cours, toutes moins avancées : en roumain donc (la comparaison avec le roumain, langue latine avant d’être slave, a été tout particulièrement instructive), mais aussi en espagnol au Mexique, en portugais au Brésil, en arabe au Maroc, en anglais aux Etats-Unis. Le « Journal de bord » de ce grand chantier des langues a trouvé un lieu de publication adéquat à son projet : la revue en ligne Transeuropéennes, qui publie simultanément en français, en anglais, en allemand et en turc. Un premier épisode de ce journal de bord est en ligne dans le premier numéro (www.transeuropeennes.eu), et nous publierons la suite ukrainienne et roumaine dans le prochain, faisant ainsi connaître très largement notre travail aux Treilles, lieu entre tous propice à un travail collectif d’une telle exigence.

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