The size of novels

With specialists from all periods of literary history, marked by multiple and varied uses of the theory: linguistic, poetic, reading theories…

Following the seminar, was published in 2013 the book ” The Size novels, Editor Alexandre Gefen and Tiphaine Samoyault, Paris: Classiques Garnier, coll. “Theory of Literature” – EAN 9782812408175.

Participants

Emmanuel Bouju, Claude Bourqui, Marie De Gandt, Delphine Denis, Anne Duprat, Marc Escola, Camille Esmein-Sarrazin, Vincent Ferré, Alexandre Gefen (Organizer), Françoise Lavocat, Christine Montalbetti, Nathalie Piégay-Gros, Tiphaine Samoyault (Organizer), Alain Schaffner, Mireille Séguy, Françoise Sylvos, Marie-Eve Thérenty,  Damien Zanone

Review (in French)

The size of novels
by Alexandre Gefen and Tiphaine Samoyault
18-23 April 2006

Colloque organisé par T. Pavel (University of Chicago/Collège de France) et A. Gefen (Université de Neuchâtel/Fabula), avec le soutien de la Fondation des Treilles et du projet Artamène (Fonds National suisse de la Recherche Scientifique), ainsi que la collaboration de l’équipe de recherche « Littérature et histoires » (Université Paris VIII).

Comité scientifique : Claude Bourqui, Alexandre Gefen, Marielle Macé, Thomas Pavel, Tiphaine Samoyault.

Il est très rare qu’un colloque littéraire réunisse des spécialistes de toutes les périodes de l’histoire littéraire, marqués par des usages multiples et variés de la théorie : linguistique, poétique, théories de la lecture… Du 19 au 22 avril 2006, le cadre à la fois recueilli et grandiose de la Fondation des Treilles, inconnu de la totalité d’entre nous, servit magnifiquement notre réunion inusuelle, notre réflexion transhistorique et interdisciplinaire sur « la taille des romans ». S’interroger sur des questions de quantité, c’est réfléchir sur le genre par le biais de la forme (ce que suggère l’examen des différents sens du terme de « taille »). Quels sont les enjeux formels et énonciatifs du gigantisme? Comment penser en termes esthétiques les effets de taille, d’échelle et de proportions ? Brièveté ou longueurs font-elles nécessairement sens ?  Dans l’ordre de la dimension, les pouvoirs quantitatifs du roman, qui embrassent un spectre exceptionnellement vaste, dépassent en effet tous ceux des autres genres littéraires, du Grand Cyrus de Mlle de Scudéry (13 000 pages) aux Hommes de bonne volonté de Jules Romain (27 volumes).  Comment comprendre, dans son histoire, cette propension du roman à la démesure ? Existe-t-il une continuité des immenses romans dits « baroques » au roman moderniste du xxe siècle en quête d’un langage-monde ? Faut-il supposer également une géographie mondiale de la longueur, qui verrait aujourd’hui le très long roman – à la fois social et psychologique – prospérer en Angleterre ou dans les Amériques, et décliner au contraire en Europe continentale ? Existe-t-il en effet, du côté de la théorie littéraire, des affinités réelles entre la dimension de l’œuvre et celle de l’univers représenté ? Comment penser les liens entre la quantité fictionnelle et l’ampleur textuelle ? Les grandes œuvres relèvent-elles toutes d’une ambition de totalisation équivalente, y compris celles qui ne font pas de la quantité et de la longueur un critère matériel de cette ambition ? Que penser, dans ce cadre, des formes particulières de débordements que sont les continuations, les suites, les transcriptions dans d’autres arts ou dans les pratiques paralittéraires ou ludiques qui accompagnent nombres d’œuvres ? Qu’en est-il enfin du lecteur ? L’attraction pour les très grands romans relève-t-elle d’un mécanisme d’immersion spécifique, d’une pulsion d’englobement ? Met-elle en place des formes particulières d’attachement au genre ? Quels rapports entretiennent la temporalité de la lecture et le temps du roman ? Les limites perceptives ou mémorielles et les usages historiques de lecture s’accommodent probablement d’une manière singulière des univers dilatés des très grands romans et du risque d’illisibilité qui les frappe.

Ces questions ont toutes été considérées lors des quatre journées du colloque. Si tout le monde s’est accordé sur le fait que la taille, le nombre de pages, ne pouvaient constituer un critère générique, chacun a pris en charge un moment de l’histoire du roman ou de la pensée du roman pour comprendre un aspect de son impact mémoriel et de sa particularité en tant que forme donnée à la prose, marquée par une relation au temps et à l’espace et une liaison étroite avec l’histoire et avec la vie.

La première journée a considéré le problème d’un point de vue théorique. Christine Montalbetti, sous le titre « De quelques méthodes pour grossir son roman » a exploré les moyens rhétoriques à la disposition du romancier pour augmenter un récit ou développer une notation descriptive. De la digression à l’expolition, les modalités sont nombreuses pour conter sans compter. Après un exposé théorique, elle s’est appuyée sur sa pratique de romancière pour montrer comment ces propositions peuvent se faire méthodes. Nathalie Piegay-Gros s’est placée elle aussi du point de vue de la création pour analyser le discours des écrivains sur la taille – et en particulier la longueur – des romans. Ses analyses ont notamment reposé sur les œuvres d’Aragon et de Claude Simon. Emmanuel Bouju a tenté une « petite axiomatique paradoxale touchant la mesure des romans » en confrontant leur taille, leur durée et la vitesse des récits. Tiphaine Samoyault et Alexandre Gefen, à partir de corpus modernes, ont montré combien la question de la taille des romans était liée à l’ambition totalisante du genre, à son désir d’inclure une temporalité étendue et plus encore, à être l’art du temps par excellence, de sa fiction et de sa diction.

À partir de la deuxième journée, les questions ont été reprises et infléchies par l’arrêt sur des moments d’histoire du roman, pris dans des coupes singulières et un ordre chronologique. Mireille Séguy, à partir de l’exemple des fictions du Graal et notamment duPerslevaus, a expliqué comment le Moyen Âge considérait la question, plaçant le roman, toujours apte à être repris et continué, du côté de l’infini plutôt que de la démesure. Au XVIIe siècle, qui a fait l’objet des quatre communications suivantes, la question commence à prendre le sens poétique que nous cherchons à lui donner aujourd’hui : ampleur fictionnelle et quantité textuelle paraissent étroitement liées, en liaison avec des stratégies éditoriales – c’est l’époque de la mise en place des maisons d’éditions et d’un véritable marché du livre, avant l’autre tournant représenté par l’essor de la presse au milieu du XIXe siècle et qui aura aussi des conséquences du même ordre sur la taille des romans – et des modifications d’habitudes de lecteurs (et de lectrices), comme l’ont montré les interventions de Delphine Denis sur les romans baroques (en s’interrogant sur l’existence d’un style propre à la discontinuité qu’imposent les longs romans dans le temps très concret de la lecture) et celle de Claude Bourqui sur le Grand Cyrus de Mademoiselle de Scudéry, particulièrement exemplaire puisqu’il est le roman le plus long jamais écrit. La longueur est-elle d’abord affaire de style, ce que l’on pourrait suggérer si l’on fait de la figure l’expansion possiblement infinie d’une figure (Françoise Lavocat) ? La très grande taille des romans est-elle une condition de la lecture des romans où l’on s’immerge selon un régime qui entre en concurrence avec celui de la vie ou bien que l’on conçoit comme un jeu où la mémoire s’égare et l’esprit se distrait (Anne Duprat) ?

La troisième journée, le vendredi, nous a conduits à nous interroger sur l’économie des systèmes narratifs, à travers l’opposition, pour Camille Esmein, entre deux grands modèles romanesques – grand et « petit » roman–, dans les années 1660, lorsque la forme se simplifie (aux longs romans des Scudéry et de La Calprenède succèdent des récits plus courts, dont la narration est plus rarement interrompue :  le modèle épique, régi par l’ordo artificialis et une action multiple, est délaissé au profit d’une structure qui s’inspire de l’histoire, dite « histoire suivie ») ou dans l’analyse du fonctionnement de ce que Marc Escola propose de nommer  fictions périodiques(toutes les fictions qui s’écrivent dans l’ignorance de leur fin parce qu’elles sont d’abord conçues pour paraître par « parties séparées » — tomaisons, livraisons ou épisodes — et qu’elles commencent donc à paraître sans que l’auteur, et moins encore l’éditeur, dispose d’un manuscrit achevé ni d’une idée bien nette des « parties » suivantes et du dénouement de l’intrigue), dont le mode de rédaction autorise une manière d’analyse « génétique » en l’absence même des brouillons du romancier. Dans une communication intitulée « Longueur, désir de roman, romanesque », Damien Zanone, rappelant la phrase de Mme de Staël, « fatiguée de tout ce qui se mesure » a conclu en soulignant l’opposition, chez G. Sand, entre un rêve de fiction, ordre du qualitatif, et la tentation quantitative propre au romanesque, tentation qui conduisait à trois solutions : celle du roman inachevé, celle du roman thématisé, celle enfin d’un repli spiritualiste (Consuelo).

La dernière journée, le samedi, ayant succédé à un vendredi après-midi consacré à des excursions dans la région ou à un repos bien mérité, a été dévolue à l’étude du roman moderne. Cette théorie du désir de longueur sandien est reprise, mutatis mutandis, par Françoise Sylvos, qui revient sur Consuelo – La comtesse de Rudolstadt pour affirmer que l’autodérision s’y inscrit grâce à des procédés d’enchâssement et de mise en abyme qui interviennent à la frontière entre les deux volumes du roman. Les jardins y sont des miroirs de concentration de la fiction dans son ensemble. Le parc rococo de Roswald miniaturise et caricature la « sinuosité exagérée » d’un roman dont l’intrigue se ramifie en de multiples intrigues secondaires – la structure viatique aidant, son intrigue prolifère sur l’axe spatial et, grâce aux analepses et aux prophéties, s’amplifie à partir de l’axe temporel. Les épisodes réflexifs du roman sont la revanche de Sand sur l’écriture linéaire et irréversible du feuilleton. Récapitulatifs, ils en proposent une vue d’ensemble. Prospectifs, ils témoignent de la prévoyance de la romancière. Stendhal quant à lui assigne, selon Marie de Gandt,  à la lecture la visée d’être une communion parfaite qui doit toujours être différée pour que le désir perdure, en sorte qu’avec le roman romantique, les longueurs de la quête amoureuse changent de sens pour devenir l’idéal d’une œuvre infinie, et infiniment réservée. Le roman ne diffère plus le moment où le héros peut enfin goûter l’amour, mais le moment où l’œuvre s’offrira à un lecteur. On passe donc de l’idéalisme des valeurs romanesques à l’idéalisme esthétique. Stendhal offre une étape importante dans le passage des romans fantaisistes du XVIIIe siècle aux romans du monde intérieur : l’infini n’est plus dans le fait de raconter, mais dans l’inépuisable matériau mental, et dans l’effet d’intemporalité qu’il instaure.

Pour souligner la continuité entre les œuvres-mondes du XIXe siècle qui tentent de conjuguer grâce à la série l’unité d’un roman relativement normé de par ses dimensions avec un récit sans mesure et quasiment sans limites  et les romans-fleuves du XXe, Marie-Eve Therenty insiste sur le rôle du journal et de la concurrence entre deux régimes de communication, la Littérature d’un côté et la presse de l’autre : le roman ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur l’univers médiatique qui propose un discours concurrentiel sur le monde, visant à la complétude et à l’infinitude. Le roman peut d’autant moins s’isoler qu’il est pour la quasi totalité de sa production annexé par le média sous la forme du feuilleton. La grande force de la littérature est d’être capable de proposer des mutations poétiques des phénomènes discursifs qu’elle côtoie et l’expérience du roman-feuilleton permet de découvrir et de travailler un certain nombre d’effets comme le travail panoramique du réel, la dilatation du temps et les effets sur la lecture de la périodicité.  Vincent Ferré se penche quant à lui sur le grand œuvre tolkienien, qui a pour modèle un arbre et une forêt (suivant le niveau auquel on l’analyse), par la « relation vivante » qu’entretiennent les textes entre eux et leur organisation autour d’un arbre central environné de textes satellites. L’image de la taille s’impose alors en ce qu’elle renvoie non seulement aux dimensions, à la longueur de ces romans, mais aussi au fait de tailler, de délimiter, de donner une forme, dans un geste qui peut transformer un détail en un long rameau, un long roman. Chez Tolkien, la taille va de pair avec l’invention d’un monde fictionnel original ; la longueur des textes résulte d’un développement qui s’est étalé sur des décennies, par greffe ou à partir d’un noyau (les noms propres), ou encore par une réécriture incessante qui démultiplie les relations entre les textes, entre les branches de l’arbre.  Alain Schaffner, dans une communication humoristiquement intitulée le « Petit roman (du vingtième siècle) deviendra grand… » achève le colloque en démontrant que le XXe siècle instaure un nouveau type de rapport à la longueur des romans, d’abord par le passage de la logique du cycle romanesque réaliste (dont les romans fleuves seraient un ultime avatar) à celle, plus souple, de l’œuvre-somme et de l’œuvre-monde dont le roman de Proust a fourni une sorte de modèle difficilement égalable, puis par la valorisation des œuvres courtes qui y ont souvent eu bonne presse, dans la tradition du roman psychologique à la française. En sorte que la longueur de Belle du Seigneur, des derniers romans d’Aragon, de ceux de Claude Simon fait plutôt figure d’exceptions dans le paysage littéraire, en tout cas en ce qui concerne la littérature qu’on étudie à l’université (car il y a beaucoup de textes longs dans le domaine du roman policier, de la science-fiction, etc.). La tendance est peut-être en train de s’inverser, conclut Alain Shaffner, depuis le retour du romanesque dans les années 1980 et La Vie mode d’emploi de Perec pourrait bien constituer une sorte de point de repère de ce point de vue.

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