The dispute

Participants :

Frédérique Aït-Touati, Pierre Labrune, Mogens Laerke, Clara Manco, Christophe Miqueu, Isabelle Moreau, Martine Pecharman, Anne-Lise Rey (organiser), Richard Scholar, Alexis Tadié (organiser), Kate Tunstall, Sophie Vasset

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La dispute : construction d’un territoire épistémologique commun / The dispute: a way for an epistemological community
par Anne-Lise Rey et Alexis Tadié
7 – 12 September, 2015

Résumé and review in French

Ce séminaire a rassemblé du 7 au 12 septembre douze chercheurs dont 4 jeunes chercheurs (33%) spécialistes d’histoire de la littérature (française et anglaise), d’histoire des sciences et de philosophie (politique, éducation, art et langage). Ces chercheurs avaient pour la plupart collaboré dans le cadre du projet ANR AGON qui étudie les querelles et disputes de l’époque moderne (http://www.agon.paris-sorbonne.fr/). L’hypothèse de départ du séminaire était que le dissensus, loin d’être la conséquence fatale d’un désaccord survenu entre participants à un débat intellectuel, était peut-être la condition préalable à la recherche d’un accord, c’est-à-dire à la constitution d’un territoire épistémologique commun. Cette hypothèse, qui demandait à être explorée à la fois de façon théorique et à la lumière de cas et d’exemples, trouvait sa source dans des réflexions de pensée politique contemporaine (Habermas, Mouffe) comme d’histoire des sciences. Elle allait être étudiée dans un certain nombre de contextes allant des sciences de l’époque moderne à la philosophie politique, en passant par des pratiques sociales telle que le duel. La question ambitieuse de ce territoire épistémologique commun est d’une certaine façon la question centrale de la philosophie des Lumières — et aussi de son projet éducatif et de définition de la citoyenneté, comme le montre une analyse de la philosophie de Condorcet. Il s’agissait en quelque sorte de repenser notre travail sur les querelles de l’époque moderne : posée sous cet angle, l’étude des querelles pouvait faire surgir de nouveaux questionnements, à la fois sur leur fonctionnement et sur notre pratique de chercheurs.

Mots-Clés : histoire des sciences, philosophie, littérature anglaise, littérature française, dispute, querelle, dissensus.

Compte rendu :

Le point de départ tenait donc dans l’idée que la plupart des querelles sont analysées en présupposant que la discorde, quelle que soit son origine, est une méprise et qu’elle finira par se résoudre par un consensus. C’est la force de l’argumentation, telle que la définit Habermas (marquée par la nécessité de trouver une norme partagée), qui permet de faire entrevoir cet horizon consensuel. A contrario, on pouvait considérer l’idée développée par Mouffe selon laquelle l’agonistique construit de nouvelles communautés, sans qu’il y ait nécessairement résolution du dissensus.  En ce sens, les querelles ne devraient pas être considérées comme des obstacles à la pensée ou des échecs, mais comme un moyen pour constituer des communautés épistémiques plurielles, pour construire un socle de diffusion des savoirs.

Entre Habermas et Mouffe, nous avons donc construit un champ entre recherche du consensus et constat d’un irréductible dissensus, dont les bornes ont parfois pu paraître trop schématiques aux participants, soit parce le paradigme de la vérité et du triomphe de l’argumentation est rarement actualisé, soit parce que les communautés résultant des dissensus avérés ne sont pas aisées à reconstituer. Une telle approche imposait de revenir sur les conditions de possibilité des disputes. On a pu par exemple les appréhender, en creux, dans la dispute que met en branle la philosophe anglaise Margaret Cavendish (auteur de Observations upon Experimental Philosophy (1666) et de Blazing World (id.), un texte de fiction où elle met en scène un fantasme de destruction du monde scientifique). Par ses attaques répétées contre le philosophe naturel Robert Hooke, elle s’essaie à une dispute, qui n’aboutit pas, faute d’un terrain de bataille commun, faute d’une communication entre deux mondes que tout sépare (pratique scientifique, appartenance sociale, etc.). Tout dissensus suppose en effet non seulement l’identification de l’adversaire, mais la reconnaissance par l’adversaire de la nécessité de développer cette dispute. Cette approche par la philosophie politique avait le mérite de retourner au fonctionnement institutionnel des disputes (qui définit où elle se situe ?) et à leurs fins (quelle est l’autorité susceptible de trancher les controverses ? toute dispute se termine-t-elle par la mort, même symbolique, de l’un des combattants ?), de reposer, momentanément du moins, la question des contextes pertinents à leur compréhension. De plus, la pratique de la controverse permet d’identifier des échelles différentes auxquelles se situe le dissensus: conflit entre deux intervenants dans le cadre d’une controverse plus large (Pascal vs le Père Noël dans le cadre de la querelle du vide ; cadre général de la querelle de la génération au XVIIIe siècle ; etc.) ; rapport entre querelles et ce que l’on a pu appeler des « méta-querelles » (ainsi de la Querelle des Anciens et des Modernes).

Une telle approche a fait émerger des rapports divergents aux querelles et à leur dimension politique. C’est le cas exemplaire d’un Montaigne qui, dans les Essais, semble aborder le débat autour de l’utopie comme forme de réflexion politique, mais qui s’en écarte, inventant par là un lieu de retrait, le genre de l’essai. C’est le cas d’un Pascal, qui, dans sa dispute avec le Père Noël, tente de déplacer le terrain de la dispute face à un adversaire qui persévère dans la poursuite des modèles anciens. C’est le cas encore d’un Bayle dont le Dictionnaire peut être considéré comme une véritable chambre d’enregistrement des querelles, où se manifeste la logique de la dispute, où l’état de défiance continuelle constitue la pratique intellectuelle, où les querelles apparaissent comme le fondement de toute méthode d’investigation. Ces travaux conduisent donc à repenser les rapports des querelles avec la politique, en insistant sur l’ambivalence du conflit, compris à la fois comme une collaboration et comme un rapport de forces.  On pourra alors mettre l’accent sur la dispute comme un but en soi. Les raisons en sont diverses : elles vont de l’auto-promotion au plaisir de la dispute (dans le duel par exemple), en passant par un fantasme de toute-puissance qui trouve à s’exprimer (chez Margaret Cavendish). Autant que d’établir un territoire commun, la dispute peut alors être vue comme une tentative de défendre une identité (intellectuelle, sociale, etc.).

Nos travaux attirent pour finir l’attention sur la façon de lire les querelles. Il s’agit bien entendu de pouvoir identifier les textes en présence, d’identifier les étapes chronologiques comme les déplacements géographiques. Il s’agit encore de comprendre, au-delà du positionnement des protagonistes, l’histoire successive de l’interprétation des textes, et la formation des corpus qui en découle. En ce sens, le séminaire a montré que les disputes relevaient bien entendu de rapports de force entre protagonistes, mais aussi de rapports d’interprétation, où le lecteur et les textes deviennent cruciaux dans la définition et la compréhension du dissensus : les auteurs eux-mêmes sont les premiers lecteurs des controverses. En comprenant le poids qu’il convient de donner aux textes dans les disputes et controverses, on saisit toute la réflexivité de notre travail de chercheurs, on voit la nécessité du dissensus, la force d’une pensée « contre » autant que d’une pensée « avec ».

Les textes issus des communications font l’objet d’un dossier spécial de revue.

 

 

Frédérique Aït-Touati Pierre Labrune Mogens Laerke Clara Manco Christophe Miqueu Isabelle Moreau Martine Pecharman Anne-Lise Rey Richard Scholar Alexis Tadié Kate Tunstall Sophie Vasset
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