Session pluridisciplinaire 3 (1983) : session hispanisante

La troisième session pluridisciplinaire s’est tenue du 1 er septembre au 14 octobre 1983. Elle contrasta avec les précédentes par le choix d’un thème directeur : la culture hispano-américaine et l’Amérique latine. Cinq femmes et six hommes, économistes, écrivains, ethno-anthropologues, philosophes, représentaient la Belgique, l’Espagne, les Etats-Unis, la France, le Mexique, le Venezuela. Les visiteurs furent également plus nombreux que lors des précédentes sessions et contribuèrent à entretenir la diversité des échanges.

Participants, Institution d’origine et spécialité

Vincent Brackelaire (Université Catholique de Louvain, Belgique – Sociologie du développement)

Gérard Bucher (University of New York, Buffalo, USA – Langues et littératures modernes)

Elizabeth Burgos (Maison de l’Amérique latin, Paris, France – Anthropologie, ethnopsychanalyse)

Victor Coelho (University of California Los Angeles, USA – Histoire de la musique)

Geneviève Frappin (Crawford-Frappin) (Université Paris IV, France – Littérature mexicaine moderne)

John Michael Haggerty (Harvard University, USA – Histoire de la musique)

Jacques Lafaye (Université Paris IV Sorbonne, France – Littératures et civilisations de l’Amérique latine)

Michel Perrin (Collège de France, Paris – Ethnographie

Maria Tarrazon Rodon (Université de Mexico, Mexique – Philosophie)

Ramon Xirau (Université de Mexico, Mexique – Philosophie)

Deux participants de cette session ont écrit un texte destiné au Bulletin de la Fondation des Treilles, textes reproduits ci-dessous :

1) Geneviève Frappin

¡  Enséñame a leer, analfabeto,
en el abecedario de esas fuerzas
que sólo dansal hombre
sigloa ce abnegación ante el destino ! (1)

En France, aujourd’hui, ils sont deux millions. En 1944, au Mexique, Torres Bodet estimait à près de dix millions le nombre des analphabètes, soit la moitié de la population d’après le seul recensement disponible, celui de 1940. Pour eux, il mit sur pied la Campagne nationale contre l’analphabétisme. On peut citer des chiffres, parler de la signification politique de cette campagne, de son impact sur la population, de ses résultats (contestés), des efforts (oubliés)… Qu’importe, au fond, pour l’heure.

Nous sommes tous des analphabètes. Combien de lignes n’avons-nous pas su lire, combien de mots n’avons-nous pu écrire, combien d’idées resteront à jamais ignorées, combien d’in­tolérance s’est un jour manifestée?

Car l’analphabétisme a des visages divers.

Le premier s’expose à la vue de tous; il consiste, bien sûr, à ne savoir ni lire ni écrire. C’est l’analphabétisme de l’instruction ; celui contre lequel on mène campagne, on construit des écoles, on fournit le matériel élémentaire avec — inclus dans le prix calculé au ministère — le maître.

Là, les choses se compliquent : quel maître convient-il de donner ? C’est par lui que se mène la lutte contre l’autre forme d’analphabétisme : celui de l’éducation. On voit toute l’importance que prend la définition de la formation du maître, et de son corollaire, le contenu des manuels.

A ce point, interviennent les choix politiques et éthiques.

Mais reste encore la troisième forme de l’analphabétisme: celui de ta pensée. Les totalitarismes en donnent tous une tragique illustration. Le fanatisme en est la forme exacerbée.

Voici donc l’ennemi unique et multiple contre lequel un homme comme Torres Bodet employa sa vie à lutter avec la seule arme de l’éducation qu’elle soit enseignement, diffusion de la culture, défense des droits de l’homme, action pour le maintien de la paix ou réflexion ontologique sur notre monde.

Or, il m’a semblé, ici, pouvoir discerner trois qualités essentielles, qui président à une éducation: la discrétion contre l’orgueil, la confiance pour la responsabilité et la vérité —inléluctable — de chacun. Seule la générosité du cœur a le pouvoir de les faire exister. Abstractions ? Idéalismes ? Topiques ressassés ? Faut-il avoir de ces pudeurs devant l’analphabétisme envahissant qui dresse les hommes les uns contre les autres ? Torres Bodet parlait de respect humain, de citoyen du monde ; pourquoi — ainsi qu’il le pressentait — ne pas poursuivre plutôt le chemin de ces idées qui contribuent aux parcelles de bonheur :

La fe que puse en al fervor humano
y en la eficacia del esfuerzo puro,
acaso tú la expreses, lento hermano
que labras, con mi ausencia, tu futuro.

Acaso tú, de quien no sé ni el nombre
porque tan sólo en nieblas te presiento,
concluyas la experiencia interrumpida. (2)

Geneviève Frappin, Agrégée d’espagnol, Professeur enseignant

JAIME TORRES BODET – 1902-1974

1943-46 Ministre de l’Education
1946-48 Ministre des Relations extérieures
1948-52 Directeur général de l’Unesco
1954-58 Ambassadeur du Mexique à Paris
1958-64 Ministre de l’Education.

(1) Porque todo poema… — Frontaras, 1954 — in Jaime Torres Bodet, Poèmes, Gallimard, Paris 1960.

Apprends-moi à lire, illettré,
dans l’alphabet de ces forces
que seules donnent à l’homme
des siècles d’abnégation face au destin !

(2) ‘Al hermano posible — Fronteras, 1954 — in Jaime Torres Bodet, Obra Poética, Edit. Pordia, Méx

La foi que j’ai fondée en la ferveur humaine
et en la force du pur effort
peut-être l’exprimeras-tu, toi, frère tardif,
qui sculptes, par mon absence, ton avenir.
Peut-être bien que toi, dont j’ignore jusqu’au nom
parce que je te pressens seulement dans une brume,
tu concluras la tâche interrompue.

 

2) John Michael Haggerty

Depuis 1981 je travaille à une thèse de Ph. D., Syncopations, consacrée à la réception litté­raire du jazz en France. L’idée de cette étude m’est venue lorsque je préparais mes examens de doctorat en littérature française moderne à Harvard University. Les diverses lectures exigées par cette préparation m’ont permis des découvertes surprenantes, L’histoire anec­dotique et certains livres-souvenirs de « La Folle Epoque » racontent l’engouement des intel­lectuels français pour le jazz. On y voit de nombreux écrivains et artistes se mêler au    « tout Paris » pour célébrer le succès à scandale de Joséphine Baker en ceinture de bananes, et fréquenter les dancings mondains où la foule élégante exécute le charleston, le fox-trot et le shimmy aux sons d’une nouvelle musique saccadée et exotique: «Jazz», ce mot d’origine obscure et d’insinuation obscène, entre tout de suite et tel quel en français. Dans la langue de Descartes son champ sémantique s’étend curieusement avec diverses significations, musicales et autres. Le mot devient un symbole qui évoque pour beaucoup tout le climat frénétique des années vingt. La distance qui sépare le mot et la chose dans cette première période, avec de nombreux malentendus et confusions, amènera la plupart des critiques et des historiens à commenter cette musique à partir des années trente et à conclure: « Avant nous, le néant. » Voici un exemple: « Ce n’est qu’à partir de 1930 que le jazz commence d’être pratiqué en Europe. » — Frank Ténot et Philippe Caries — Dictionnaire du Jazz — Paris, Larousse, 1967.

Mon sujet traite des débuts du jazz en France et principalement de sa découverte préhisto­rique par Jean Cocteau, Robert Goffin, Michel Leiris, Georges Henri Rivière, Philippe Soupault et d’autres. Dans des articles, comptes rendus, essais, poèmes, romans et autres textes épuisés inédits ou oubliés, ces premiers amateurs racontent avec enthousiasme leur rencontre avec cette musique et son impact sur leurs propres travaux. Ces textes forment mon point de départ et m’amènent à d’autres lectures, d’autres détails lumineux, en voici quelques exemples :

— La curieuse transposition du mythe de Faust en farce dans une pièce du jeune dramaturge Marcel Pagnol, où la force méphistophélique et le titre sont le même mot, Jazz (1926).

— L’étonnante double-erreur de Roquentin dans La Nausée (1938) de Jean-Paul Sartre, selon laquelle la chanson américaine « Some of These Days » serait interprétée par une négresse et composée par un Juif. Sophie Tucker, la chanteuse, était juive et Shelton Brooks, le compositeur, était noir.

— Dans les années trente, les tentatives des adhérents du mouvement Négritude, tels Léon Damas et Léopold Sédar Senghor, d’incorporer thèmes et rythmes de jazz dans leurs poèmes, par exemple « Trêve » et « A New York pour un orchestre de jazz: solo et trom­pette ».

Au début des années quarante une grande partie de la France est sous l’occupation alle­mande, la mode d’une certaine jeunesse s’appelle « zazou », sa musique « swing ». En même temps trois peintres travaillent indépendamment:
* Mondrian sur ses tableaux « boogie-woogie ».
* Jean Dubuffet reprend ses outils, abandonnés pendant presque vingt ans, pour peindre une série de musiciens et orchestres de jazz, par exemple, « Jazzband — Dirty Blues Style — », 1944.
* Henri Matisse range ses pinceaux et son chevalet de peintre pour « improviser avec des ciseaux » et crée ses premiers papiers découpés qu’il rassemblera dans un livre: « Jazz », publié en 1947.

— La même année Boris Vian, trompette et critique de jazz, publie son émouvant « roman ellingtonien »: « L’Ecume des jours ».

— Dix ans plus tard le cinéma français se renouvelle aux sons du jazz ;  les bandes sonores des premiers films de « la nouvelle vague » sont signées par des jazzmen américains et français : Roger Vadim, « Sait-on jamais? », musique de John Lewis et le Modern Jazz Quartet. Louis Malle, « Ascenseur pour l’échafaud », musique improvisée par Miles Davis et son orchestre.
Jean-Luc Godard, « A Bout de souffle », musique de Martial Solal.

— Depuis trente ans le jazz prend place dans l’œuvre d’un grand nombre de jeunes écrivains français, de Michel Butor à Philippe Sollers en passant par Raymond Federman, Alain Gerber, Jacques Réda et Francis Valorbe. On le trouve dans le dernier Prix Médicis,  « Cherokee » par Jean Echenoz dont le titre rappelle la chanson populaire américaine que Charlie Parker transforme en chef-d’œuvre de trois minutes « Koko ». L’esprit du jazz — ou au moins celui d’un de ses plus grands compositeurs, Thelonious Monk — clôt le dernier livre de théorie littéraire de Gérard Genette « Palimpsestes » dédié «… à Thélonious, qui s’y entendait, 17 février 1982 ».

J’ai groupé ces premières trouvailles dans une « Chronologie sommaire » — revue et corrigée plusieurs fois depuis — qui montre l’étendue de la pénétration de cette musique   « marginale » dans la vie culturelle française. Dans la première période de recherche ma méthode de travail se rapproche de celle des amateurs de jazz : collectionner. Les sources américaines de cette « collection » ont été presque épuisées pendant l’été de 1981, passé dans les bibliothè­ques de Harvard, Boston, New York et Washington aussi bien que dans l’Institute for Jazz Studies à Rutgers University, Newark, New Jersey. Grâce à une bourse Chateaubriand attri­buée par le Gouvernement français, j’ai pu poursuivre mes recherches pendant dix mois à Paris. Ce séjour m’a donné accès non seulement aux documents rares de la Bibliothèque nationale et de la Bibliothèque Jacques Doucet mais aussi à ceux dans les mains des collec­tionneurs privés comme Charles Delaunay et Daniel Nevers. Ce séjour à Paris m’a permis de rencontrer quelques-uns des plus importants acteurs et observateurs du monde du jazz. Les témoignages précieux, enregistrés au magnétophone de Robert Goffin, Stéphane Grap­pely, Michel Leiris, Georges Henri Rivière et d’autres, forment une partie intégrale de ma thèse et lui donnent une perspective unique. De retour aux Etats-Unis en septembre 1982, j’ai repris mon travail d’enseignement et je me suis mis à la tâche « pénible et sans charme » de transcrire et d’éditer les entretiens. J’ai aussi rédigé d’un premier jet l’ébauche des premiers chapitres de cette thèse.

A cette allure on aurait pu attendre les années quatre-vingt-six pour voir l’achèvement de ce projet. J’avais moins de patience et plus de difficultés à cause de la situation impossible des postes universitaires. J’étais sur le point d’abandonner ce travail. L’invitation de la Fonda­tion Les Treilles de retourner travailler en France m’a encouragé à continuer et à achever ce projet. Dès mon arrivée à Paris en août 1983, j’ai repris contact avec Georges Henri Rivière, qui est devenu mon ami et l’instigateur de cette thèse. Les dix jours passés ensemble nous ont permis de mettre un peu d’ordre dans les centaines de pages dactylographiées de nos entretiens. Avec ses corrections, je suis parti aux Treilles pour éditer nos entretiens, ceux de Michel Leiris et d’autres. J’avais aussi l’intention de passer le plus clair de mon temps à la révision des premiers chapitres de ma thèse et à la rédaction de nouveaux chapitres. En arri­vant je me suis remis doucement du choc produit par ma rencontre avec cet endroit merveilleux pour y trouver une situation idéale pour écrire. J’étais par ailleurs surpris de  pouvoir complémenter ma recherche avec des documents que j’ignorais jusqu’alors, recueillis dans les collections des Cahiers d’Art et de La Nouvelle Revue Française, que possède la Fondation. L’échange ouvert, critique et amical qui existait entre les pension­naires m’a encouragé à présenter deux exposés avec illustrations musicales et picturales :  « L’Arrivée du jazz en France » et « De la littérature et du jazz considérés comme une tauro­machie ». J’ai voulu voir dans ce dernier, fait en collaboration avec une autre pensionnaire, une petite contribution à cette session hispanisante. Cette première ébauche a été le prétexte d’un article-hommage à Michel Leiris, passionné du jazz et de la corrida.

Mon séjour en France m’a aussi fourni l’occasion de répondre à différentes invitations, de présenter des aspects de mon travail sous forme d’articles, de conférences et d’émissions de radio. Après Les Treilles, un séjour parisien de deux mois a favorisé quelques-uns de mes projets: un numéro spécial de Jazz Magazine janvier 1984 sur « La Découverte du jazz en France », une conférence au Musée national des arts et traditions populaires sur la danse et la musique afro-américaines dans les expositions universelles, une émission de la série « Black and Blue » présentée par Alain Gerber et Lucien Maison sur France Culture, consacrée à une discussion de ma thèse.

En plus de toutes ces chances inespérées qui ont fait avancer mon travail, je dois à la Fonda­tion Les Treilles la possibilité de connaître un milieu d’échange intellectuel, libre et ouvert, que de nombreuses années de vie universitaire m’avaient presque convaincu d’être inexistant.

JOHN MICHAEL HAGGERTY
Professeur de littérature et de langues romanes Harvard University, Cambridge, U.S.A.
20 Flagg Street, Cambridge, MA 02138, U.S.A.

Œuvres écrites:
* En préparation thèse de P.H.D. 1984
* Contribution à des revues littéraires et musicales sur le jazz et son influence sur la littérature française dans les années 1920 à 1930.

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