Session pluridisciplinaire 2 (1982)

Cette seconde session d’automne s’est déroulée du 1er septembre au 31 octobre 1982. Elle a réuni deux femmes et cinq hommes, allemands et américains –ingénieurs, mathématiciens appliqués, peintres, philosophes-. Elle permit de confirmer l’utilité des sessions mais suggéra qu’une trop grande diversité d’âges et de préoccupations pouvait nuire aux échanges.

Participants, Institution d’origine et spécialité

Richard Bang Campbell (Worcester Polytechnic Institute – Electroacoustique)

Jochen Bentrup (Berlin – Analyse des formes en peinture)

Ulrike Bokelmann (Université Paris I – Philosophie des sciences sociales)

Kurt Hilgenberg (Université de Berlin – Philosophie de l’histoire et de l’esthétique)

Paco A. Lagerstrom (California Institute of Technology – Mathématiques appliquées – Aéronautique et mécanique des fluides)

Ian Mueller (University of Chicago – Les bases conceptuelles et l’histoire de la Science)

Janel Mueller (University of Chicago – Littérature anglaise)

Ci-dessous figure le texte écrit par Ulrike Bokelmann durant cette session, texte publié dans le premier Bulletin de la Fondation des Treilles :

Lettre ouverte de L’Ammonite arrière (1)

Il y a quelques jours je me voyais prise dans la compétition. Chacun des pensionnaires avait présenté quelque chose et moi j’étais complètement dépassée par les événements ! J’en étais furieuse, triste aussi parce que j’avais trop d’affection pour les uns et les autres et je souhaitais donner, moi aussi. Alors j’écrivis avec plaisir.

A peine installée aux Treilles je me suis sentie chez moi. Les Treilles — sorte de poupée russe faite de jardins s’enveloppant l’un dans l’autre — m’entourent et me protègent de l’extérieur. Plus on est ici plus on soupçonne l’au-delà aux confins du domaine.

Les Treilles, vague idée d’une cité à construire. Référence symbolique double : la grille, prototype de l’extension statique du point dans l’espace, passage et rencontres y sont préalablement fixés. Par contre, le sigle des Treilles, les points étirés ne se rencontrent pas : à chacun de choisir, passages au blanc, passages au noir.

Du monde extérieur me parviennent les nouvelles, et depuis mon arrivée, en échange avec la nature, je pense souvent à ce que raconte une femme indienne guatémaltèque : chez eux, les femmes enceintes font connaître la nature aux enfants qu’elles portent, leur racontant les noms des plantes, des animaux, etc. Il existe aussi chez eux, des rites qui leur permettent de demander pardon à la nature pour la blessure qui lui est infligée, par exemple lorsqu’ils coupent un arbre ou retournent la terre. Je me rappelle leur sagesse naturelle face au génocide, notamment celui de la population indienne du Guatemala. Cela fit peu de bruit car ces indiens, à quelques exceptions près, ne parlent pas espagnol. Ceci protège leur communauté, mais leur devient fatal : il faut les tuer avant qu’ils ne prennent la parole, avant qu’ils ne puissent témoigner de leur existence. D’aucuns auraient aimé que ce génocide se passe entièrement hors de l’histoire, en dehors de la civilisation, profitant du fait que cette population n’a pas accès au circuit de la communication commune.

Je n’oublie pas que la Déclaration des Droits de l’homme a à peine deux cents ans. La reconnaissance de la diversité de l’espèce humaine alla de pair avec celle d’une nature humaine unique d’où découlent les droits naturels de l’individu. L’idée est plus ancienne que sa déclaration mise en charte. Il fallait bien remplacer le roi. Il fut, par son exclusion même, garant du collectif. La loi, comme Dieu, pouvait l’imposer aux autres. Il n’est plus. Alors quelque chose a changé.

Rousseau, avec sa sensibilité prophétique, saisit le problème jusqu’au point de se faire lapider. Hors-la-loi est l’individu même, contre qui le Tout se retourne farouchement tant que celui-là se veut non seulement Un, mais Autre et ouvert à l’altérité. Théoricien du droit naturel et de la volonté générale, de la médiation de l’individu et de la société au niveau politique, Rousseau en vécut l’enfer au niveau personnel en reconnaissant l’individu en face de la nécessité d’assumer le collectif. Théoricien de l’organisation politique comme système représentatif, Rousseau ne cesse de maudire une société qui fonctionne sur le mode de la représentation au niveau des rapports humains aux dépens de l’être, de l’individu. Et pourtant, quelle chance : l’individu en tant que tel et dont Rousseau nous montre les bonheurs et les tourments, n’existait pas avant. La vie de la cour n’est que représentation et, le cas échéant, la chambre à coucher fait partie de la scène.

Ce que je viens de dire révèle plutôt la face obscure du siècle des lumières. Côté jour il y a l’optimisme ; notamment la confiance dans le progrès confirmé par la connaissance toujours croissante de la nature, visible et invisible. Depuis Newton, dans la recherche, on ne part plus des généralités pour y ranger le particulier ; le théorème conclut la chaîne des observations et des expérimentations. La dialectique à l’œuvre dans les deux cas me semble être la même, à savoir faire prévaloir le caractère dominateur de la théorisation, ou l’abstraction tout court.

Après ce détour je reviens avec plaisir aux Treilles. Plus haut je formulais «en échange avec la nature». La nature n’y est pas évidente. Le site est une chose bâtarde ceci n’est pas péjoratif,  vive le mélange ! — à côté des champs agricoles exploités, la nature est soigneusement aménagée, l’artifice côtoie l’œuvre d’art. C’est un plaisir de marcher aux Treilles. D’abord sur la route et les chemins, mais très vite mes points de repère sont devenus autres : un arbre, une plante, une vue. Celle vers la mer, par exemple. Devant Barjeantane, le corps féminin à peine dégagé de la pierre mais aussi attaché à elle comme amoureux de l’amorphe. De là, un jour, je vis la mer étincelante au soleil levant.

Et puis les images amphimorphes,  entre l’organique et l’inorganique, ou anthropomorphes. Les champignons qui ressemblent aux cailloux ou faisant troncs d’arbre, le tuf à surface tissulaire. Formation d’œil entouré de peau ridée sur l’embranchement d’un figuier, la geste des oliviers. J’ai envie d’étudier les écorces d’arbres pour apprendre de quel métabolisme les structures différentes sont la manifestation.

Les animaux domestiques me semblent à peine avoir droit de cité — sinon sous forme monstrueuse — le lapin et la chouette du sculpteur Lalanne —. Et les enfants ? je me demande ? joyeuses découvertes : celle d’un beau chat, habitué des alentours de la Grande Maison, et celle de la chienne Léna avec sa ride de chagrin sur le front devenue alors pour moi l’image du désespoir d’une espèce redoutée pour ce qu’elle nous renvoie de notre nature.

Les bienfaits d’un temps différent, autrement vécu à travers la nature qui change. Fleurs et fruits selon la saison, je m’amusais, au lieu d’aller déjeuner, à cueillir des pignons, des figues, des mûres, des amandes. Les oiseaux venus du nord ont pris le relais des cigales dont le chant avait tissé l’air d’un cocon sonore pendant des semaines. Enfin la découverte de l’automne et l’éclat lumineux des arbres qui ponctue ici et là le soleil s’affaiblissant.

Chacun aux Treilles communique à sa façon avec la nature. Mais ce qui nous donne davantage je pense, l’impression d’une intimité avec elle, c’est que la société d’échange est mise en suspens. Nous passons ainsi deux mois heureusement privés d’une partie importante de notre pratique sociale, loin de notre rôle d’agent de la circulation, mis à l’écart des sollicitations et des agressions multiples et virtuellement des contraintes de tout ce qui est de l’ordre de la représentation et de ses formes vides. Ecart protecteur — j’écris cela sur un fond de bruit de détonation venant du camp de Canjuers — propice à la création et la réflexion créatrice. Venant d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord, peu importe : nos sociétés respectives ont comme seul tissu social véritable la mise en commerce universel. Nous entrons dans le circuit, plus ou moins selon le cas, avec une marchandise particulière : nous mettons des mots ou bien du sens à circuler. Dans les cas heureux nous en produisons.

Je recule. Nous entrons aux Treilles suivis de l’ombre de notre pratique sociale habituelle. Malheureusement elle est trop vite affichée, sous forme réduite, voir fétichisée : en tant que titre et fonction. Alors nous nous mettons à communiquer ; que nous reste-t-il d’autre que les mots et le regard ?

A partir d’un certain moment je souffrais du vide de la conversation à table mais aussi du caractère rituel du dîner : c’est-à-dire réduction de l’aléatoire dans les rencontres au profit d’une forme se vidant de plus en plus, ou encore du caractère diffus de la conversation en groupe. J’avais finalement peu envie d’assister au dîner, ce n’était jamais un malaise physique qui provoqua mon absence, mais l’envie de rencontrer des individus pour échanger ce qui s’était déjà noué — d’être avec eux dans d’autres conditions : en marchant par exemple, où chacun, par l’enjeu du corps, subit une objectivation, vitale et créée.

Voilà le mot-clé : objectivation, devenir autre. Cela me donne une idée : le discours tant qu’il reste répétitif et compétitif évite toute objectivation des protagonistes dans la chose —évite «La catastrophe» — ou bien : tant qu’il n’y a pas objectivation il n’y a que répétition. Alors prolifère le regard, la recherche du miroir, du Même.

Je me demande si une objectivation aurait été davantage favorisée, par exemple en se réunissant une fois par semaine soit autour d’un sujet commun travaillé pendant les deux mois, soit à propos des travaux de chacun, mais présentés de telle manière que les autres puissent activement entrer dans la matière exposée. Cela non seulement permettrait de réfléchir à notre pratique, artistique ou scientifique sorte de déontologie mais aussi de voir comment chacun «attaque», travaille et crée quelque chose, au lieu d’en voir seulement les résultats. A mon avis, les activités au niveau du groupe souffraient souvent d’un côté «consommation» qui nous clouait dans une réceptivité passive. J’ai envie de caricaturer : manger les vivres, manger de la culture, comme vous voulez, mais mangez ! Je regrette d’ailleurs que de pareilles activités se soient accumulées à la fin de la session, juste au moment où s’était tissé entre les uns et les autres quelque chose qu’il fallait laisser s’organiser.

A propos de la «qualité humaine». Ce «concept» suscite en moi un refus viscéral: ça sent un peu la nécrologie. Non, les Treilles sont un lieu trop beau, trop merveilleux !

Cela me rappelle le Phédon de Platon. Socrate est, pour la dernière fois, entouré de ses amis au milieu desquels il va prendre le poison. Le sujet du dialogue est la mort. «Qu’est-ce que la mort ?» Question inquiétante, posée et reposée de manière différente : comme si la parole pouvait rendre plus réel ce qui n’est pas, l’absence plus saisissable. Socrate cependant meurt serein: à force de communiquer, ce qui nous effraie s’éloigne.

Les Treilles sont aussi un lieu serein !

Ulrike Bokelmann

Maîtrise en philosophie
Séminaire d’éthnopsychiatrie
avec G. Devereux
Elève de Michel Serres
(1) L’Ammonite est l’une des maisons des Treilles

 

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