Science et société : le divorce

Liste des participants

Jean-Jacques Aubert, Michel Blay, Paul Clavin (Organisateur), Yves Couder, Pierre Coullet (Organisateur), Jean-Luc Gaffard, Jean-François Mattéi, Claudia Moatti, Yves Pomeau, Maurice Porchet, Jean-Pierre Romagnan, Eric Serra, Alain Trembleau, Emmanuel Villermaux

Compte-rendu

Science et Société
par Pierre Coullet
3-9 juin 2004

L’idée de cette réunion était de voir comment l’Institut universitaire de France (IUF) pourrait contribuer à enrayer la désaffection des jeunes pour les études scientifiques ou à contenu conceptuel un peu difficile. L’IUF, de fondation assez récente, recrute certains enseignants-chercheurs des Universités sur la base de la qualité de leurs travaux de recherche, avec la contrainte qu’ils accomplissent effectivement un service normal d’enseignement. Ce service est allégé une fois qu’ils sont membres de l’IUF. Le potentiel présenté par l’IUF est peu ou pas utilisé par les universités, qui devraient s’appuyer davantage sur ceux qui ont été ainsi distingués en leur sein pour affronter les défis qui se présentent, dont celui de la désaffection pour les études les plus exigeantes sur le plan intellectuel. Il ne s’est donc pas agi d’une tentative de production d’un nouveau rapport, mais plutôt d’un examen de la situation présente suivi de diverses recommandations de coordination de l’IUF avec les rectorats et/ou les présidences d’université.

La première question était bien sûr celle de la réalité de cette perte d’intérêt pour les matières scientifiques et la culture classique et, si elle est avérée, son impact sur la société. Les statistiques montrent que cette désaffection est plutôt moindre en France que dans les autres pays développés. Les comparaisons sont néanmoins assez difficiles, en raison de la spécificité de notre système, avec la coexistence entre grandes écoles et universités qui n’existe pas ailleurs. Si l’on inclut ces grandes écoles, il semble bien que, globalement, l’érosion des effectifs étudiants en science est surtout limitée à la chimie, la biologie et un peu la physique, mais pas dans les mêmes proportions qu’ailleurs. Les raisons de ce recul, même atténué, sont difficiles à cerner. On pourrait y voir la conséquence d’une perte de prestige des sciences, ressenties négativement pour leur responsabilité dans la pollution, le nucléaire, etc. Une raison un peu moins floue serait la grande discontinuité lycée-université, les étudiants en DEUG se sentant peu et ou mal encadrés. Une autre raison serait la mauvaise reconnaissance des diplômes universitaires sur le marché du travail. Plusieurs idées ont été mises en avant pour remédier à cet état de fait, dont celle d’une présentation plus vivante des contenus, de mineures qui ouvriraient les étudiants vers d’autres disciplines que les leurs, etc. Plusieurs intervenants ont insisté sur le défi à relever dans un avenir proche par notre système d’enseignement, le renouvellement massif des enseignants du secondaire, dont 58 pour cent ont actuellement (en 2004) plus de cinquante ans. Leurs remplaçants entrent en ce moment dans les lycées. Comme ces remplaçants seront là, pour la plupart, pour une bonne quarantaine d’années, il semble utile de réfléchir à leur mode de recrutement dès maintenant.

Il ne paraît donc pas absurde de se poser des questions de base sur les missions des diverses filières de formation. L’opinion générale est que la disjonction actuelle entre IUFM (Instituts de formation des maîtres) et la Recherche est une catastrophe. Ainsi, aucun IUF n’enseigne dans un tel Institut de formation des maîtres. Au niveau des lycées, les TPE (travaux pédagogiques encadrés) sont certainement une initiative à encourager et développer. Ce pourrait et devrait être une occasion de collaboration entre supérieur et secondaire. Les élèves répondent très positivement à cette ouverture vers une autonomie intellectuelle, le vrai but, après tout, de tout enseignement. Un reproche souvent fait à l’enseignement actuel est son caractère excessivement scolaire, favorisant des contenus formalisés à l’extrême dans des programmes mis au point par des personnes ayant peu ou pas de contacts avec la science actuelle. Cet enseignement peu motivant forme une population post-bac incapable de raisonner de façon pertinente pour des cas même très simples, juste capables de traiter de façon mécanique les cas standardisés des programmes du secondaire.

Le faux encyclopédisme des enseignements actuels n’est souvent que le cache-misère d’une mauvaise compréhension des idées présentées. Il est essentiel de retrouver le processus de découverte des idées, ce qui réclame un gros effort intellectuel de la part des enseignants et une réflexion en profondeur sur les contenus et leur signification. Dans notre système centralisé, ceci devrait se traduire par l’exigence d’une certaine culture de la part des candidats au concours de recrutement de l’enseignement secondaire.

Plusieurs orateurs ont montré sur des exemples détaillés comment des idées nouvelles ont émergé, comment elles se sont mises en place au fil des siècles. Ces exposés pourraient à n’en pas douter fournir des thèmes de TPE ou même un fil directeur pour un enseignement de licence. Le vol des chauves-souris est un superbe cas d’école : ces animaux volent en se localisant par un système de radar ultrasonore, l’effet Doppler leur permet de mesurer leur vitesse, celle d’une proie éventuelle, etc. Les mécanismes biologiques sous-jacents sont aussi fort intéressants. Un autre exemple est celui de la combustion (un phénomène que nous voyons tous les jours et totalement ignoré des enseignements, secondaires et supérieurs, intarissables en revanche sur le big-bang) qui fait intervenir à la fois de la chimie, de la physique du transport et finalement de la physique atomique et moléculaire (émission lumineuse). On pourrait même ajouter l’archéologie et l’ethnologie (trace de feu, cuisson des premiers aliments, le Cru et le Cuit, etc.). D’autres exemples tout aussi intéressants ont été donnés.

La réflexion devrait donc s’engager dans plusieurs directions :

-Science et Culture. Comment réintégrer la science dans le domaine culturel ? Ceci pourrait se faire au moins au niveau universitaire par l’instauration de mineures qui ouvriraient l’esprit des étudiants.

-Désaffection dans la société envers les sciences. On pourrait imaginer une plus grande implication des enseignants IUF dans des cycles de conférences, des exposés dans les lycées et collèges, etc. L’Université de tous les savoirs, malgré ses imperfections (dont actuellement son quasi-abandon de la science au sens propre) pourrait montrer la marche à suivre.

– Missions de l’université. Former des citoyens, Développer l’esprit critique. Montrer l’unité du savoir.

-Relations secondaire/supérieur. C’est certainement là qu’il y a la plus grande urgence. Il paraît indispensable de rendre statutairement possible (sous forme de contrat par exemple) à des enseignants du supérieur de passer du temps à former des professeurs enseignants actuellement dans le secondaire. Ce qui pourrait conduire à la définition d’une sorte d’espace public de l’enseignement. Ce contact avec les universités devrait, sinon éliminer, du moins diminuer le risque d’un enseignement de vulgarisation limité à un mantra des soi-disant triomphes de la science contemporaine avec invocation plus ou moins vide de sens des mots de la science actuelle, fractals, Big-bang, trou noir, etc. L’édifice majestueux de la science classique, disons ce qui va d’Aristote à Newton, Poincaré et Heisenberg, devrait être redécouvert dans cet espace public d’enseignement, avec des avancées plus récentes sans doute, mais limitées à celles qui sont réellement significatives. La création d’un lieu institutionnalisé de communication supérieur-secondaire au niveau des universités est indispensable. De même, la formation continue des enseignants du secondaire doit impérativement passer par les chercheurs les plus actifs des universités, par exemple via des commissions mixtes IPR-Universités.

La Fondation des Treilles a permis cette rencontre d’un troisième type entre chercheurs et enseignants-chercheurs de domaines différents, rencontre qui a bien montré que sur un problème aussi important pour le moyen terme que celui de la désaffection pour les sciences et la culture, une communauté de vues se dégageait, aboutissant à la formulation de propositions concrètes.

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