Sauver les manuscrits littéraires francophones : vers une charte mondiale de dépôt matériel et immatériel

Liste des participants

Pierre-Marc de Biasi (organisateur), Anne Bourjade, Marie Cornu, Daniel Delas, Albert Dichy, Jean-Michel Djian, Valérie Dubec-Monoyez, Michelle Gendreau-Massaloux, Alex Gil, Sophie-Louise Heywood, Jean Jonassaint, Catherine Le Bris, Isabelle Le Masne de Chermont, Valérie Marin La Meslée, Nicolas Martin-Granel, Ridha Najar, Patrice Nganang, Isabelle Nyffenegger, Jérémy Pedrazzi, Emmanuel Pierrat, Claire Riffard (organisateur).

Riffard_deBiasi_Groupe_2013

Valérie Marin La Meslée Sophie-Louise Heywood Ridha Najar Isabelle Le Masne de Chermont Jean Jonassaint Michelle Gendreau-Massaloux Pierre-Marc de Biasi Isabelle Nyffenegger Claire Riffard Catherine Le Bris Emmanuel Pierrat Daniel Delas Jean-Michel Djian Anne Bourjade Jérémy Pedrazzi Alex Gil Patrice Nganang Marie Cornu Valérie Dubec-Monoyez

 

Résumé :

La situation des manuscrits littéraires dans les pays francophones dits du Sud est particulièrement dramatique. À défaut de moyens de conservation sur place, et en attendant que les pays se dotent de structures adéquates, il est urgent de conserver ces manuscrits africains et caribéens en péril, pour des raisons symboliques évidentes, dans un espace de droit clairement identifiable comme exempt de toute démarche néocoloniale. Il faut donc réfléchir à la structuration d’un réseau mondial de bibliothèques de dépôt permettant de répondre à l’urgence de la conservation. Parallèlement, il faut structurer une banque d’images issues des fonds d’archives par un stockage numérique adapté aux exigences de la recherche et préparer la création d’un portail numérique francophone. Un tel projet ne peut être réalisé sans réfléchir conjointement à une véritable charte de dépôt, incluant des conditionnalités juridiques fortes capables de protéger le patrimoine africain et caribéen des prédations occidentales.

Lors de la rencontre internationale réunissant sur ces questions des spécialistes du Sud et du Nord en septembre 2013 à la Fondation des Treilles, les participants ont commencé à réfléchir à une structure juridique et scientifique de dépôt acceptable à la fois par les ayants droit et par le réseau, au Sud et au Nord, de bibliothèques chargées de leur conservation et d’instances universitaires chargées de leur valorisation.

Deux textes ont vu le jour dans un élan collégial : une ébauche de texte juridique à visée internationale et un texte d’alerte, destiné à mobiliser dès aujourd’hui le personnel politique et culturel africain et francophone sur ces questions.

Mots-clés : Afrique, Manuscrit, Francophonie, Génétique des textes, sauvegarde, conservation, bibliothèque, charte, droit, propriété intellectuelle

 

Compte rendu :

La situation des manuscrits dans les pays francophones dits du Sud est particulièrement dramatique.

D’abord pour de simples raisons climatiques que chacun connaît : l’humidité tropicale est particulièrement hostile à la conservation du papier que convoitent de surcroît toutes sortes de prédateurs. Lutter contre la destruction naturelle des manuscrits implique des dépenses qui sont hors de portée des financements locaux envisageables mais on ne peut pourtant pas les sortir aisément pour traitement puisqu’ils font partie du patrimoine national des pays concernés et que ceux-ci se méfient légitimement de certaines entreprises étrangères. Ajoutons à cette situation géopolitique difficile les trop fréquents cyclones, tsunamis et tremblements de terre et on comprendra la difficulté matérielle du travail à mener à terme.

Seconde source spécifique de difficultés : la relation au texte écrit. Certains écrivains se sont certes montrés plus soigneux de leurs archives (Rabearivelo, Senghor, Kourouma par exemple) mais, en général, c’est la dispersion qui est la règle.

Enfin la question de la spécificité francophone en la matière tient aussi au statut un peu particulier des textes francophones édités. D’abord parce que nombre de textes ont été publiés par de toutes petites maisons d’édition à la durée de vie très brève ou par de simples imprimeurs (c’est le cas en Haïti) sans archives ni collaborateurs compétents. Ensuite parce que la relation entre les grands éditeurs français et les écrivains du Sud a été parfois difficile et que toutes les archives éditoriales ne sont pas encore ouvertes. Là encore toutefois de grands progrès sont notables.

C’est dans ce contexte général qu’il convient de rappeler que beaucoup d’œuvres d’écrivains francophones d’Afrique et des Caraïbes restent inédites et n’existent qu’à l’état manuscrit ou tapuscrit. Lorsque les écrivains disparaissent, les fonds sont laissés à la responsabilité de familles souvent démunies pour faire face à cette tâche. Quelques belles anecdotes de malle ou de cantine miraculeusement retrouvées ne doivent pas faire oublier que des corpus entiers sont chaque année perdus, dispersés ou détruits.

Cette grave carence du point de vue de la sauvegarde et de la valorisation des manuscrits entraîne par ailleurs une conséquence notable sur le plan de la recherche et de l’analyse littéraire. Du fait de l’absence de fonds d’archives, les corpus  francophones du Sud ne peuvent bénéficier des outils proposés par la critique génétique. Toute une dimension de la création littéraire échappe ainsi à la recherche, et c’est d’autant plus dommageable que ces corpus sont, dans leur écriture et leur publication, soumis à des enjeux et des processus tout à fait spécifiques qui permettraient d’enrichir l’approche génétique de toutes les déterminations propres aux transferts culturels qui les caractérisent. Leur nature très largement « déterritorialisée », leur hybridité linguistique et culturelle, leur position complexe face aux différents champs littéraires (champs locaux, champs français et francophone, rapport entre « centre » et « périphérie », etc.) pourraient être beaucoup plus finement analysées à partir de la genèse des œuvres.

L’enjeu de ce projet est donc à la fois scientifique, éthique et politique, car il s’agit aussi bien de revendiquer un traitement équivalent des grands fonds littéraires africains et caribéens à l’échelle du monde que de leur assurer l’intelligibilité à laquelle ils peuvent légitimement prétendre.

Léopold Sédar Senghor plaida pour cette sauvegarde du manuscrit d’écrivain :

Conserver les témoignages de la création et de la pensée et rendre accessibles à la recherche internationale les manuscrits des créateurs et des intellectuels est un geste profondément civique, par lequel nous affirmons notre identité et assurons la continuité, la vie de notre héritage culturel. (« Mémoire de l’Homme », in : Le Courrier de l’Unesco,  »Les manuscrits modernes : un patrimoine à sauver, n°905, 1989, p. 4.)

Le pôle « manuscrits francophones du Sud » de l’ITEM (Institut des Textes des Manuscrits modernes) du CNRS a identifié une première liste d’œuvres à sauvegarder et à traiter. Notre équipe a lancé depuis cinq ans plusieurs chantiers de grande ampleur pour la sauvegarde de fonds littéraires africains et caribéens, notamment à Madagascar (2008-2009), en République du Congo (2010-2012)…

À défaut de moyens de conservation sur place, et en attendant que les pays se dotent de structures adéquates, il est urgent de conserver ces documents originaux, pour des raisons symboliques évidentes, dans un espace africain / caribéen protégé, ou dans un espace de droit clairement identifiable comme exempt de toute démarche néocoloniale. Il faut donc réfléchir à la structuration d’un réseau mondial de bibliothèques de dépôt permettant de répondre à l’urgence de la conservation : par exemple une constellation de sites dans les pays francophones, renforcée par une forte implantation à chaque fois que la chose est possible dans les pays du Sud (la Bibliotheca Alexandrina d’Égypte ainsi que la Bibliothèque de Rabat au Maroc ont à ce titre déjà été approchées). Les archives collectées pourraient y être mises en dépôt, dans un « département des manuscrits modernes » accessible aux chercheurs, avec contrat de retour au pays-source dès que les conditions seront réunies.

Parallèlement, il faut structurer une banque d’images issues des fonds d’archives par un stockage numérique adapté aux exigences de la recherche et préparer la conception et la mise en œuvre d’un portail numérique francophone permettant à la communauté des chercheurs du Sud et du Nord l’accès à ces fonds d’archives africains et caribéens, portail qui sera progressivement ouvert à des ressources de plus en plus élaborées : mise en ligne d’une vaste banque de fac-similés numériques, transcription des manuscrits, encodage, classement et interface de visualisation en ligne.

Un tel projet ne peut être réalisé sans réfléchir conjointement à une véritable charte de dépôt matériel et immatériel, incluant des conditionnalités juridiques fortes capables de protéger le patrimoine africain et caribéen des prédations occidentales.

Lors de la rencontre internationale réunissant sur ces questions des spécialistes du Sud et du Nord en septembre 2013 à la Fondation des Treilles, les participants ont commencé à réfléchir à une structure juridique et scientifique de dépôt acceptable à la fois par les ayants droit et par le réseau, au Sud et au Nord, de bibliothèques chargées de leur conservation et d’instances universitaires chargées de leur valorisation.

Deux textes ont vu le jour dans un élan collégial : une ébauche de texte juridique à visée internationale et un texte d’alerte, destiné à sensibiliser dès aujourd’hui le personnel politique et culturel africain et francophone sur ces questions.

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