Rationalité et émotions, examen critique

Opposition entre émotions et raison : au-delà d’une dualité entre émotions « de base » et maximisation de l’espérance d’utilité, des interactions plus complexes…

Liste des participants

Gérald Berthoud, Sacha Bourgeois-Gironde, Pascal Bridel (organisateur), Julien Déonna, Alexandre Flückiger, Pierre-Yves Geoffard, Didier Grandjean, Pierre Livet (organisateur), Pierre Moor, Alain Papaux, Françoise Schenk, Henri Volken

Rationalité et émotions, examen critique
par Pierre Livet
30 juin – 5 juillet 2008

Résumé

On remet aujourd’hui en cause l’opposition entre émotions et raison, mais en en restant souvent à une dualité entre émotions « de base » et maximisation de l’espérance d’utilité. Ce colloque a exploré des interactions plus complexes : concevoir les émotions dans la complexité de leurs dynamiques, dans leur lien avec l’incertitude, dans leurs capacités à signaler les incohérences de nos situations avec nos attentes, mais en étant plus vite sensible à la nouveauté qu’à l’agrément et à la pertinence d’une réponse ; les inscrire dans  leur dimension anthropologique, voire institutionnelle – ainsi les institutions juridiques ont avec les émotions des rapports intrigants de mise hors jeu  mais aussi de mise en scène.  Il a fallu s’interroger sur  les moyens de trouver des rationalités dans ces dynamiques. Les émotions peuvent parfois nous signaler nos défaillances de raisonnement avant que nous puissions les identifier. Quand les émotions modifient notre durée subjective, elles modifient aussi nos préférences pour affronter telle situation plus tôt ou plus tard. Dans des croisements de critères, la prise de risque supérieure peut nous attirer par comparaison avec un sort plus assuré mais plus médiocre, angoisse et regret pouvant ici se mêler. Il fallait enfin s’interroger sur les fluctuations d’une rationalité économique qui a commencé par intégrer les sentiments pour ne plus parler ensuite que de préférences, et finir par concevoir les émotions comme ce qui nous engage  à privilégier un cheminement d’interprétation des situations sur d’autres possibles.

Compte-rendu

Ce séminaire, dès son introduction, s’est proposé d’aborder le problème des rapports entre rationalité (au singulier et au pluriel) et émotions, en sortant des lieux devenus communs depuis Damasio, celui de la nécessité de sortir du dualisme entre raison et passions et aussi de revaloriser l’apport des émotions à nos décisions supposées rationnelles. Le problème de cette approche prétendument anti-dualiste  est qu’elle résulte, d’une rencontre entre une conception assez grossière des émotions (émotions dites primitives comme la peur, la colère, le contentement, la surprise et le dégoût) et une conception de la décision dans les termes d’une économie simplifiée (maximisation de l’utilité). Combiner deux simplifications n’est pas forcément un bon programme.
Pour échapper à ces limitations, nous avons fait se croiser trois perspectives : 1) une interrogation philosophique, ne négligeant pas de recourir à la neurologie et la psychologie, sur le statut des processus affectifs pour lesquels nous utilisons le terme d’émotions – voir aussi l’exemple des émotions en mathématiques- 2) une interrogation sur des modèles proches de l’économie qui permettrait de raffiner les paramètres d’une décision, en insistant sur les relations entre les émotions et les manières de ressentir le temps,   sur les dynamiques des émotions,   sur les liens entre émotions et incertitude, ou encore en revenant sur l’histoire des rapports entre économie et analyse psychologique des motivations. 3) une approche par le droit et l’anthropologie a également été étudiée pour montrer comment différentes fabriques culturelles, en particulier dans l’institution juridique, ont pu faire jouer les émotions jusque dans des processus de raisonnement et de jugement, ce qui implique une conception du droit qui le pense en situation, en contexte, comme l’a suggéré Pierre Moor.
Julien Déonna a ainsi proposé une conception philosophique des émotions qui, tout en partant d’une distinction dans ce champ entre ce que l’on peut appeler des « ressentis dirigés » -vers un certain objet sous un certain aspect-, et les aspects évaluatifs -qui exigent des constructions intentionnelles plus complexes-, recherche cependant un moyen de les relier. L’analogie utilisée est celle du toucher, qui permet de passer de sensations du bout des doigts,   à l’évaluation d’une propriété (c’est rugueux) dans une dynamique qui refuse de couper les ressentis des représentations évaluatives.
Françoise Schenk a proposé de concevoir les émotions comme l’un des facteurs d’un processus fondamental de traitement de l’incohérence entre nos informations sensorielles, nos attentes et nos besoins et buts. Nous nous lançons sans cesse dans des activités en attendant que les choses tournent comme souhaitées, et nous avons à réajuster nos dynamiques et à lancer de nouvelles attentes. Les émotions sont à la fois des signaux de dé-cohérence (dans le sens du plus satisfaisant aussi bien que du moins satisfaisant) et des motivations pour reformer nos attentes. On peut rattacher cette perspective aux propositions de Volken sur la source des émotions en mathématiques, liées à la cohérence, et à une esthétique des structures, mais surtout à la dynamique de la preuve et à son insight de découverte.
Didier Grandjean a présenté le cadre riche et complexe de la conception des émotions qui vient de Scherer. Tous deux distinguent une appréciation de niveau primaire, et une appréciation plus normative qui exige d’évaluer implicitement dans quelle mesure nous disposons de moyens pour nous confronter à la situation et à ses demandes. Les représentations introspectives de nos états affectifs ne sont pas forcément des indicateurs fiables de ces deux modes d’appréciation et de leur dynamique. Des expériences qui manipulent les aspects de nouveauté  versus familiarité,   et d’agrément intrinsèque versus pertinence extrinsèque par référence à une tâche, montrent que la sensibilité à la nouveauté intervient plus vite que celle à l’agrément et que celle à la pertinence pour la tâche.
Sacha Bourgeois-Gironde nous a présenté les expériences qui vérifient la différence entre regret et déception (nous regrettons un choix que nous avons fait, nous sommes déçus que les circonstances aient tourné en notre défaveur). Il est lui-même déçu, si l’on peut dire, que ces expériences ne distinguent pas entre le regret issu d’une simple comparaison et celui issu de la réflexion normative sur ce qu’on aurait dû choisir.  Ses propres travaux portent entre autres sur les signes émotionnels liés à une appréciation d’irrationalité encore non justifiée (le sentiment que quelque chose cloche et que l’on n’a pas tout envisagé).
Pierre Livet a exposé les résultats d’une recherche qui tend à trouver une forme de rationalité et de cohérence entre les différents biais mis en évidence par Kahneman et Tversky. Il suffit en fait de tenir compte d’émotions mixtes, par exemple de la réjouissance liée à ce qu’on a obtenu un gain plus important mais plus risqué, ou de la fierté de la prudence (choisir un gain moins important mais moins risqué) qui combinent anticipations positives ou négatives et anxiété liée aux incertitudes, pour pouvoir rendre compte de ces biais. Nos émotions sont donc peut-être plus sophistiquées que notre rationalité.
Pierre-Yves Geoffard a proposé une revue des travaux en économie sur l’influence des positions temporelles de gains ou pertes sur nos évaluations (être plus sensible à ce qui est plus proche du présent,   par exemple). Mais élaborer la variété des anticipations possibles est coûteux : les pauvres ont une myopie temporelle non parce qu’ils sont myopes, mais parce qu’ils sont pauvres. Ce discount du futur est en conflit avec la procrastination, voire la préférence pour attendre un peu un plaisir assuré et le savourer à l’avance. La contribution personnelle de Pierre-Yves Geoffard est d’avoir produit un modèle (avec Lucchini) qui montre comment  l’anticipation des émotions peut donc contracter ou dilater le temps (en faisant reculer l’événement anticipé dans le temps subjectif, ce qui diminue le plaisir ou la pénibilité).
Pascal Bridel nous a montré que l’économie politique s’est construite d’abord  sur le lien entre intérêts et passions (les passions assurant le lien social, les intérêts poliçant les passions), puis qu’avec Ricardo  elle est revenue aux seuls intérêts, et que la théorie des préférences révélées a effacé  ensuite toute différence (les émotions ne valent que par leur influence sur les préférences) en coupant l’économie de références psychologiques qui refont surface aujourd’hui.
Gérald Berthoud nous a rappelé que si la propension au réductionnisme, explicite dans la neuroéconomie, a tendance à occulter la composante intentionnelle des émotions  le fondement anthropologique des émotions tient à la fragilité, à l’incertitude des conditions de survie des sociétés humaines et à leurs rapports à la violence. Les émotions, pour être définies dans une société, supposent un monde de sens et d’institutions.
Alain Papaux  nous a montré que le droit, l’une des institutions les plus anciennes et complexes, a prétendu mettre hors jeu les émotions. Il s’agissait pour le droit de juger les auteurs et de définir des sanctions et réparations qui  imposent silence aux émotions. La mise en forme juridique a aussi cette fonction. Aujourd’hui, le droit s’intéresse non plus seulement aux auteurs mais aussi aux victimes, et les émotions envahissent le prétoire. Mais si la notion centrale du droit n’est pas de satisfaire l’équité mais plus modestement de récuser ce qui est arbitraire, il peut y avoir là conflit.
Cependant Alexandre Flückiger a montré que la mise en scène juridique  joue sur des émotions et que les plaidoiries en font grand usage, en particulier par des images qui inspirent le dégoût ou la peur et des termes qui stigmatisent. Le développement de la soft law (qui introduit une flexibilité dans les évaluations des délits et des peines) peut jouer sur les émotions, y compris celles qui assurent une pression d’un groupe sur ses membres. Mais ce retour des émotions inquiète aussi le droit, car un droit qui se révise sans cesse crée de mauvaises surprises.
Le thème des émotions a ici l’intérêt de montrer qu’une conception du droit, dans les termes d’un système de règles ou encore d’un système auto-poïétique fermé, est incapable de rendre compte de son fonctionnement effectif. Il faut recourir à une conception contextualiste et herméneutique, nous a dit Pierre Moor. Dans cette conception, les émotions font partie du contexte, mais leur identification, qui privilégie certaines dynamiques interprétatives et leur mise en rapport avec des évaluations qu’elles peuvent soit infléchir soit renforcer, doivent être elles-mêmes réinterrogées par le juriste qui ne peut se satisfaire d’accepter les catégories d’émotions et de valeur comme toutes faites et qui doit retisser le réseau plus complexe de l’interprétation juridique.

Programme

Session 1 : mardi matin
Pierre Livet: Introduction générale
Sacha Bourgeois-Gironde : Neuroéconomie des émotions rationnelles : comment des organismes
développent des modalités sensibles d’appréhension de leurs erreurs ?
Session 2 : mardi après-midi
Pierre-Yves Geoffard: Emotions et temps, une approche en économie
Pierre Livet: Intégration des émotions au choix rationnel et dynamiques temporelles des émotions
Session 3 : mercredi matin
Françoise Schenk : Les émotions de la raison, une perspective psychophysiologique
Henri Volken : Orientation émotionnelle mathématique : la raison esthétique
Session 4 : mercredi après-midi
Didier Grandjean : Processus émotionnels et cognition : une approche intégrative
Julien Déonna : What Intentionality for Emotions ?
Session 5 : jeudi matin
Alexandre Flückiger : Susciter et manipuler l’émotion comme instrument d’Etat pour faire respecter la soft law
Pierre Moor : La logique textuelle du droit et son non-dit
Session 6 : jeudi après-midi
Alain Papaux : Un droit sans émotions. Esquisse des rapports entre sciences et droit
Session 7 : vendredi matin
Gérald Berthoud : Les émotions : de l’exploration du cerveau à la question du social
Pascal Bridel: « Passions et intérêts » revisité : la suppression des ‘sentiments’ est-elle à l’origine de l’économie politique ?
Session 8 : vendredi après-midi
Pierre Livet: remarques synthétiques et discussion générale
Perspectives pour 2009

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