Poésie en prose au XXe siècle

Liste des participants

Judith Abensour, Béatrice Bonhomme, Serge Bourjea, Stéphane Chaudier, Tania Collani, Bernadette Coquelet, Philippe Coquelet, Michel Deguy, Marie Frisson, Jean-Marie Gleize, Etienne-Alain Hubert, Marie Joqueviel-Bourjea, Philippe Le Guillou, Jean-François Louette, Peter Schnyder (organisateur), Frédérique Toudoire-Surlapierre, André Wyss, Laurent Zimmermann

Etienne-Alain Hubert Marie Frisson Bernadette Coquelet Philippe Coquelet Frédérique Toudoire-Surlapierre Jean-Marie Gleize Marie joqueviel-Bourjea Serge Bourjea Béatrice Bonhomme Tania Collani Laurent Zimmermann Judith Abensour Stéphane Chaudier Peter Schnyder Jean-François Louette André Wyss Poésie en prose au XXe siècle - Prose poetry in the 20th century Michel Deguy et Philippe Le Guillou ne figurent pas sur la photo

Compte-rendu

Poésie en prose au XXe siècle /
Prose poetry in the 20th century

par Peter Schnyder
26 septembre – 1er octobre 2011

Les Entretiens des Treilles consacrés à « La Poésie en prose au XXe siècle », organisés par Éric Marty (Paris 7 – Denis Diderot, CEDILLAC) et Peter Schnyder (UHA, Mulhouse-Colmar, ILLE), se sont déroulés du 26 septembre au 1er octobre 2011. Une bonne ambiance a permis d’élucider un grand nombre de questions relatives à la problématique posée, à commencer par le dilemme, crucial, entre une approche « essentialiste » (du genre : la poésie est une substance ; le poème en prose existe comme genre) et une approche « conditionnelle » de la poésie comme processus. Acte que l’on pourrait considérer comme « post-poétique » et qui délaisserait la séparation des genres, pour s’attacher au texte, vers ou prose, en tant que performance avant tout.

Un autre problème non négligeable réside, notait Jean-Marie Gleize, dans le retard « institutionnel » qui persiste à maintenir les classifications anciennes alors que, comme l’a montré Judith Abensour au travers de Philippe Beck, Nathalie Quintane et, surtout, Christophe Tarkos (avec sa création originale, le « pâtemot »), bien des écrivains contemporains ne s’identifient plus clairement ni à la poésie ni à la prose. Cette problématique renoue avec la rupture introduite autrefois par Arthur Rimbaud, avec des textes qui déconstruisent le poème isométrique rimé de l’intérieur. Un autre lien se laisse établir par l’usage du poème en prose par les poètes du XIXe siècle, qui ne dédaignèrent toutefois pas de recourir à la versification ni au mètre, couple mis à mal dès l’aube du XXe siècle : Pâques à New York (1907) ou La Prose du Transsibérien (1913) sont des poèmes certes versifiés, mais ayant renoncé à la métrique – tout comme Alcools (1913). Dans son Anthologie de la poésie française (1947), André Gide a eu ce jugement sans appel sur le vers classique : « – L’alexandrin ne nous intéresse plus. Il a vécu ; ayant épuisé ses ressources latentes. Notre curiosité s’en retire ; nous cherchons notre plaisance ailleurs, et ne sentons plus ce que l’accoutumance à son rythme, à ses lois, avait de factice et de convenu, de consenti. Nous ne trouvons dans Hugo (il n’offre) qu’une très habile mais monotone et vaine amplification ; il ne sait cacher que du vide sous sa trompeuse énormité ».

Les diverses communications partaient en quelque sorte de là ; Jean-Marie Gleize a développé sa thèse selon laquelle le devenir formel de la poésie se confond avec la prosaïsation du vers et, en parlant de « prose en proses », il serait judicieux de « prosaïser le poème » ce qui veut aussi dire « repoétiser la prose ». Il a montré que le chantier restait ouvert à l’expérimentation (confirmée lors d’une lecture de ses propres textes). La poésie et les textes théoriques de Michel Deguy confirment ce postulat et lui donnent une dimension nouvelle : chez lui, le poème en prose devient, comme l’a rappelé Laurent Zimmermann, le lieu d’une réversibilité. Ce lieu évite que la pensée en poème se limite à l’énoncé d’une thèse pour lui permettre de devenir parcours et mouvement vers un sens. Michel Deguy, qui a fait quelques « mini-readings » mémorables, s’est lui-même arrêté sur la question du sens et sur sa beauté. Elle est multiple et réside dans la recherche de formes nouvelles, une réflexion constante autour de plusieurs pôles (le poème versifié par les siècles ; la prose d’élocution diagonale « ordinaire » ; l’écrivain prosateur…), une cogitation sur les états de la langue (et pour divers modes d’être : noétiques, pathiques, etc.) La beauté du sens passe aussi par le rythme, « extensio animi qui ne me doue de temporalité qu’autant que je peux jouir de ma langue ». D’autres questions soulevées par Michel Deguy, l’amuïssabilité de « e » jusqu’à son élision (le secret de la prosodie française), la diérèse généralisée, la coupe, la césure, la brièveté ou non du poème en prose ont été discutées pour lors dans bien des communications qui ont eu pour sujet les risques de Pierre Reverdy – ils aboutissent chez lui à une aventure méthodique entre prose et poésie (Étienne-Alain Hubert)-, mais également les « Petits poèmes abstraits » de Valéry qui peuvent être salués, à leur manière, comme des « petits poèmes en prose » (Serge Bourjea), ensuite la récurrence, chez Desnos, de la prose poétique et la contamination de l’un par l’autre, poésie dans la prose et inversement (Tania Collani). L’examen de Michaux montre sa volonté de couper le flux lyrique et de manier, en médecin du vers, le bistouri : les mots sont de « collants partenaires » il faut savoir s’en détacher (Jean-François Louette) ; processus différent chez Pierre Jean Jouve, dont les Proses, œuvre tardive (1960), s’attachent à mettre en valeur une réflexion forte sur la création et qui se laissent lire comme une œuvre ouverte, en dialogue avec l’autre et notamment avec les autres créateurs (Béatrice Bonhomme). Pierre Michon  à son tour pousse très loin la réflexion sur ses textes qui peuvent être déchiffrés à l’instar d’une fugue (André Wyss), image qui n’aurait pas déplu au poète suisse Gustave Roud dont les textes, très surveillés, toujours précaires, s’inspirent grandement de la marche en plaine (Peter Schnyder), ce qui en fait aussi une poésie des lieux, à l’instar des déambulations chères à Jacques Réda qui, lui, aime le métissage puisque l’on rencontre chez lui des vers classiques, des « vers mâchés », des vers libres tout comme des versets (Marie Joqueviel-Bourjea). Autant de variations génériques que l’on retrouve, à sa manière, chez Guy Goffette (Frédérique Toudoire-Surlapierre).

Seulement voilà : le poème en prose échappe-t-il aux règles de la rhétorique pour faire montre de sa potentialité créative uniquement ? N’y a-t-il pas souvenir de la règle, de la loi, jeu coquet autour de la transgression ? Cet élément ludique sera appliqué par Proust qui, comme l’a montré Stéphane Chaudier, fait de la prose l’opérateur d’une démultiplication du sens. À ce titre, l’auto-pastiche peut être salué comme le parangon d’une prose poétique « poétique ». Or, chez Proust, il y a aussi, comme l’a vu Céline, une volonté de dépasser le moment destructeur qui est inhérent au temps dans son devenir : le sens de sa démarche consisterait alors dans l’accomplissement d’une poésie en prose en tant que modèle d’un style romanesque.  Marie Frisson a, elle, rappelé quelques interférences entre poésie et peinture, en parlant notamment d’André du Bouchet et de Tal-Coat – échanges merveilleusement illustrés par Philippe et Bernadette Coquelet qui ont créé et dirigent, depuis de longues années, une entreprise prestigieuse d’édition du poème en prose à Montolieu (Gard). L’écrivain Philippe Le Guillou a accordé une interview à Stéphane Chaudier sur sa façon de créer et sur la place de la poésie dans son œuvre, avant tout romanesque.

Ces journées ont permis d’« intensifier la question poétique », comme l’a proposé Jean-Marie Gleize dans son anthologie de Textes critiques autour de la poésie du XIVe au XXe siècle (Larousse, 1995). Un volume d’actes est en préparation pour 2012.

La gratitude des participants va à la direction et à l’intendance de la Fondation des Treilles. L’engagement et la compétence des uns et des autres ont rendu ce séjour studieux inoubliable.

—————-

Communications :

Judith Abensour — Zones Poétiquesen Extra-génériques : Philippe Beck, NathalieQuintane, Christophe Tarkos
Béatrice Bonhomme — Étude de Prosesde Pierre Jean Jouve
Serge Bourjea — Paul Valéry : les «P.P.A. »sont-ils des «P.P.P. »?
Stéphane Chaudier — La poésie dans la prose proustienne : un style rastaquouère ?
Tania Collani — La poésie en prose et la prose en poésie : une lecture de Robert Desnos
Philippe & Bernadette Coquelet — Éditer le poème en prose (avec une exposition)
Michel Deguy — Beauté du sens ? (Avec des exemples extraits de ses œuvres)
Marie Frisson — Poésie en prose et peinture au XXesiècle :  L’ekphrasis » éprouvée – le dialogue d’André du Bouchet avec les peintres
Jean-Marie Gleize — D’une prose en proses
Étienne-Alain Hubert — Reverdy en vers et en prose : entre le risque du coup de dé et l’écriture
Marie Joqueviel-Bourjea – « Monsieur Réda écrit donc en prose… »
Philippe Le Guillou —
« Conversation sur la poésie en prose » – Interview par Stéphane Chaudier
Jean-François Louette — Henri Michaux : mélancolie et bistouri
Peter Schnyder — De quelques contraintes anciennes et nouvelles. Autour de Gustave Roudet et de quelques poètes romands
Frédérique Toudoire-Surlapierre – « D’ardoise et de pluie » (Guy Goffette) : la poésie en parallèle
André Wyss — Poésie et poème dans la prose de Pierre Michon
Laurent Zimmermann — Poème en prose et pensée du poème chez Michel Deguy

Ce contenu a été publié dans Comptes rendus. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.