Politique, affectivité, intimité (3). Engagements, idéologies, croyances

Liste des participants :

Patrick Boucheron, Clémentine Chiarelli, Bertrand Delais, Gil Delannoi, Catherine Desnos, Vincent de Gaulejac, Marie Gautheron, Janine Mossuz-Lavau, Anne Muxel (organisateur), Pascal Perrineau, Myriam Revault d’Allonnes, Carole Widmaier, Annette Wievorka.

 

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Politique, affectivité, intimité (3). Engagements, idéologies, croyances
par Anne Muxel
12 – 17 septembre 2016

Résumé

Alors que les sociétés contemporaines sont des sociétés « désenchantées » (Max Weber) et que la rationalisation instrumentale a pris une importance de plus en plus grande, le domaine de la « croyance » est néanmoins loin d’avoir reflué. Parce que l’individu moderne (et contemporain) est privé de repères univoques (la tradition, la transcendance), il est contraint de créer du sens (ou plutôt des sens). Il est partagé entre des régimes d’existence hétérogènes, des valeurs conflictuelles, des appartenances multiples. La perte de l’évidence d’un sens donné, l’effacement des anciens systèmes symboliques placent les individus dans une incertitude qui – loin de coïncider, comme on l’a souvent prétendu, avec l’absence ou avec le vide de sens – est liée à sa pluralisation et donc à la prolifération des croyances et peut être des idéologies.

Le thème retenu « Croyance, Idéologie, Engagement » pour le troisième séminaire de notre groupe de travail Politique, Affectivité, Intimité nous a tout d’abord incités à mener un travail de défrichage et de précision des grandes notions que sont la croyance et l’idéologie, articulées aux dynamiques de l’engagement dans la sphère privée comme dans la sphère publique et collective. Une fois de plus l’interdisciplinarité à l’origine de notre aventure intellectuelle s’est révélée féconde et riche d’enseignements. La philosophie, représentée par Myriam Revault d’Allonnes, Gil Delannoi, et Carole Widmaier, a été mobilisée pour nous inviter d’une part à opérer la distinction entre croire que/croire en/croire à dans les phénomènes de la croyance et dans les modes d’institutionnalisation auxquels ils se réfèrent et, d’autre part, pour aborder les frontières de la croyance tant avec l’imaginaire qu’avec la vérité. L’histoire représentée par Patrick Boucheron, Annette Wieviorka et par Marie Gautheron, en développant une nécessaire historicisation des approches comme des objets du croire, nous a obligés à considérer la croyance sur la longue période et dans les mouvements de continuité ou de discontinuité au sein desquels elle fixe  des usages comme des représentations. La science politique, au travers des interventions de Pascal Perrineau, de Janine Mossuz-Lavau et de Anne Muxel, a fourni un cadre d’analyse pour cerner les phénomènes de recomposition et d’hybridation des idéologies politiques ainsi que leur transmission tant au niveau collectif qu’individuel. La psychanalyse, avec les interventions de Catherine Desnos et de Clémentine Chiarelli, ainsi que l’approche propre à la sociologie clinique développée par Vincent de Gaulejac, ont attiré notre attention sur l’importance des processus psychiques et de l’inconscient dans l’expression des phénomènes d’adhésion et d’engagement extrêmes. Enfin, le cinéaste et documentariste Bertrand Delais a ouvert notre réflexion sur le traitement de l’engagement et de l’idéologie par l’image et la représentation du pouvoir

Mots clés : Idéologie, Croyance, Engagement, Répertoire de sens, Imagination, Imaginaire, Radicalisation, Radicalité, Populisme

Compte rendu

Alors que les sociétés contemporaines sont des sociétés « désenchantées » (Max Weber) et que la rationalisation instrumentale a pris une importance de plus en plus grande, le domaine de la « croyance » est néanmoins loin d’avoir reflué. Parce que l’individu moderne (et contemporain) est privé de repères univoques (la tradition, la transcendance), il est contraint de créer du sens (ou plutôt des sens). Il est partagé entre des régimes d’existence hétérogènes, des valeurs conflictuelles, des appartenances multiples. La perte de l’évidence d’un sens donné, l’effacement des anciens systèmes symboliques placent les individus dans une incertitude qui – loin de coïncider, comme on l’a souvent prétendu, avec l’absence ou avec le vide de sens – est liée à sa pluralisation et donc à la prolifération des croyances et peut être des idéologies. Aujourd’hui, si le repérage politique fonctionne, il s’est quelque peu brouillé. Il apparaît plus composite et opère à partir d’un relâchement indéniable des affiliations et des loyautés. Les discours politiques se construisent et opèrent toujours, mais sans figures référentielles univoques et sans grands récits. Les grandes idéologies en tant que systèmes de pensée et de croyance se sont effondrées. N’y résonnent plus les espérances politiques ou les objectifs d’émancipation qui les caractérisaient dans le monde moderne et qui se sont érodées dans le dernier quart du XXe siècle. Peut-on d’ailleurs encore parler d’idéologie dans un monde producteur de sens, de significations et de représentations, régi par les outils médiatiques et les univers du numérique ? Les répertoires politiques propres aux démocraties tardives sont la plupart du temps constitués de bribes, de fragments et d’emprunts, dont certains peuvent même s’énoncer et être instrumentalisés de façon non conventionnelle et non conforme à leurs significations et à leurs contextes originels. En résulte la plupart du temps un bricolage qui ne ressemble plus en rien à une adhésion inconditionnelle à une ligne politique imposée, à un programme partisan dans son entité ou encore à un dogme référentiel.

Le thème retenu « Croyance, Idéologie, Engagement » pour le troisième séminaire de notre groupe de travail Politique, Affectivité, Intimité nous a tout d’abord incités à mener un travail de défrichage et de précision des grandes notions que sont la croyance et l’idéologie, articulées aux dynamiques de l’engagement dans la sphère privée comme dans la sphère publique et collective. Une fois de plus l’interdisciplinarité à l’origine de notre aventure intellectuelle s’est révélée féconde et riche d’enseignements. La philosophie, représentée par Myriam Revault d’Allonnes, Gil Delannoi, et Carole Widmaier, a été mobilisée pour nous inviter d’une part à opérer la distinction entre croire que/croire en/croire à dans les phénomènes de la croyance et dans les modes d’institutionnalisation auxquels ils se réfèrent et, d’autre part, pour aborder les frontières de la croyance tant avec l’imaginaire qu’avec la vérité. L’histoire représentée par Patrick Boucheron, Annette Wieviorka et par Marie Gautheron, en développant une nécessaire historicisation des approches comme des objets du croire, nous a obligés à considérer la croyance sur la longue période et dans les mouvements de continuité ou de discontinuité au sein desquels elle fixe  des usages comme des représentations. La science politique, au travers des interventions de Pascal Perrineau, de Janine Mossuz-Lavau et de Anne Muxel, a fourni un cadre d’analyse pour cerner les phénomènes de recomposition et d’hybridation des idéologies politiques ainsi que leur transmission tant au niveau collectif qu’individuel. La psychanalyse, avec les interventions de Catherine Desnos et de Clémentine Chiarelli, ainsi que l’approche propre à la sociologie clinique développée par Vincent de Gaulejac, ont attiré notre attention sur l’importance des processus psychiques et de l’inconscient dans l’expression des phénomènes d’adhésion et d’engagement extrêmes. Enfin, le cinéaste et documentariste Bertrand Delais a ouvert notre réflexion sur le traitement de l’engagement et de l’idéologie par l’image et la représentation du pouvoir.

Poursuivant les objectifs de recherche des deux séminaires précédents, l’un des principaux axes de travail de ce dernier séminaire a été d’interroger les fondements et les ressorts des processus de politisation dans le monde contemporain, mais en référence aux répertoires de sens et de croyances pouvant être mobilisés. Il s’agissait d’expliciter les articulations nouvelles entre les processus  d’individualisation de la politique qui sont à l’œuvre dans la sphère privée comme dans la sphère publique, d’une part, et les changements affectant les répertoires de sens et de significations politiques à partir desquels s’orientent, s’expriment et s’engagent les individus, d’autre part. Plusieurs contributions se sont efforcées d’identifier les formes d’idéologies et de croyances qui caractérisent les répertoires politiques contemporains et leurs modalités respectives dans l’activation des valeurs ou des principes normatifs à partir desquels les individus construisent leur rapport au monde et aux autres.

Bien qu’articulées et proches du point de vue de leurs implications dans le processus de politisation comme dans les univers de sens mobilisés par les individus, les notions mêmes d’idéologie et de croyance ne peuvent pour autant être confondues. Ce fut un second axe de travail du séminaire. Si les croyances peuvent se muer ou s’infléchir en idéologies, et si toutes les idéologies recèlent une part essentielle de croyances, différentes contributions du séminaire ont montré qu’elles devaient être distinguées. L’idéologie est un ensemble de représentations relativement organisées (en un système ou tout au moins en un ensemble) impliquant un élément de croyance. Mais à l’inverse toutes les croyances ne sont pas organisées en un ensemble de représentations. La « croyance » n’a pas une signification univoque, puisqu’elle mêle des représentations plus ou moins rationnelles, des croyances affectives, des éléments de foi, des dispositions de confiance au sens de la fides latine, des ressorts psycho-affectifs, des habitudes, des traditions. Des croyances de toutes sortes sont diffuses dans la société et  leurs modalités d’action et d’emprise diffèrent et apparaissent plus ou moins fondées en rationalité. Les idéologies sont certes de plus en plus bricolées, mais elles fonctionnent davantage comme des blocs constitués de repères et de significations, en cherchant à construire une cohérence au moins de principe. Certaines contributions ont éclairé avec beaucoup de pertinence les phénomènes de radicalisation qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans la sphère religieuse comme dans la sphère politique à partir de cette grille problématique. Le djihadisme a fait l’objet d’un examen particulier, mobilisant plusieurs grilles de lecture, notamment celles la psychanalyse et de la sociologie clinique.

Une axe problématique transversal a fédéré les travaux du séminaire : qu’y-a-t-il de commun dans les « actes de croire » relevant pourtant de systèmes idéologiques différents et même opposés ? Peut-on repérer des éléments structurants permettant d’envisager un invariant du croire dans le monde contemporain ?

Grâce à des contributions nous replongeant dans des périodes historiques anciennes, le Moyen Âge, nous avons pu appréhender la question de la croyance dans une perspective diachronique, et prendre en compte les mouvements de continuité et de discontinuité à l’œuvre sur la longue période dans les fonctions comme dans les usages de la croyance religieuse comme dans ceux de la croyance politique. Nous avons notamment travaillé sur un corpus de tableaux représentant la prière. Des retables du XVe ou de la peinture de dévotion à la création contemporaine, des artistes ont représenté la prière individuelle ou collective, comme moment fondateur d’une croyance constitutive de la personne et de la cohésion d’un imaginaire social partagé, mais aussi travaillé à la distanciation, ou à la subversion de ces croyances.

Les trois notions au cœur du travail de ce séminaire – croyance, idéologie, engagement – ne peuvent être mobilisées sans évoquer la dimension de l’imaginaire. Ce fut un troisième axe important de notre travail. Plusieurs contributions ont argué du fait que la puissance de l’imagination ne sera jamais assez soulignée car elle est un vecteur de symbolisation décisif. Elle conditionne la croyance et l’adhésion à la croyance. Elle alimente ce qui sera circonscrit dans le cadre d’un imaginaire institué, support des croyances et des idéologies collectives.

Patrick Boucheron Clémentine Chiarelli Bertrand Delais Gil Delannoi Catherine Desnos Vincent de Gaulejac Marie Gautheron Janine Mossuz-Lavau Anne Muxel Pascal Perrineau Myriam Revault d'Allonnes Carole Widmaier Annette Wieviorka
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