Origine humaine des techniques, origine technique des humains

Origine humaine des techniques, origine technique des humains

17 – 23 juin 1992

Organisateur : Bruno Latour

 

Participants

Madeleine Akrich* (Centre de sociologie de l’innovation (CSI), Ecole des mines), Laurent Bibard* (CSI et ESSEC), Yves Cohen (Cité des Sciences et de l’Industrie, La Villette), Anick Coudart* (CNRS), Robert Cresswell* (CNRS), Philippe Descola* (EHESS), Michael Dietler* (Yale University), Philippe Geslin (EHESS), David A. Hounshell* (Carnegie Mellon University, Pittsburgh), Frédéric Joulian* (Université Paris I), Bruno Latour* (Ecole Nationale supérieure des mines), Pierre Lemonnier* (CNRS), Donald Mackenzie* (Edimburgh University), Marie-Claude Mahias* (CNRS), Donald A. Norman (University of California, San Diego), Pierre Pétrequin* (CNRS), Sylvie Ploux* (CNRS), Nathan Schlanger* (Cambridge University), Michael Shanks (Cambridge University), François Sigaut* (EHESS), Shirley C. Strum* (University of California San Diego, Sander E. Van Der Leeuw* (Cambridge University)

* Voir le titre de la communication en fin de page

 

Compte rendu

Pourquoi réunir dans le cadre magique des Treilles environ vingt-cinq participants appartenant à des disciplines aussi éloignées que l’archéologie des techniques anciennes et la sociologie des techniques les plus modernes, en passant par l’ethnologie et la technologie ? Parce que tous les participants se sont efforcés de penser la relation entre révolution du monde social et l’évolution des techniques. En général, les sciences humaines se désintéressent des techniques, sauf sous la forme de contraintes impossibles à négocier ou sous la forme, très vague, de décor pour l’histoire de la civilisation. Les archéologues, par métier et par obligation, sont bien obligés de s’y intéresser, puisqu’il ne leur reste rien d’autre que la culture matérielle, mais ils ont le plus grand mal à inférer les sociétés qui pouvaient se saisir de ce cadre matériel. Nous avons voulu réagir contre cet état de choses, d’où le titre choisi : “Origine humaine des techniques, origine technique des humains”. Le titre indiquait assez l’ambition du colloque : au lieu de deux histoires parallèles, d’un côté une histoire biologique et sociale, de l’autre une histoire des techniques depuis l’âge de pierre jusqu’aux centrales nucléaires, est-il possible de rechercher combien notre définition de la société dépend des techniques et combien le commerce des humains se trouve autorisé ou interdit par l’afflux des techniques ?

Bien sûr, de nombreux auteurs avaient déjà tenté de faire la liaison entre les deux, mais aucune des tentatives précédentes ne pouvait satisfaire vraiment les organisateurs du colloque.

Le thème de L’Homo faber faisait depuis longtemps dépendre l’évolution humaine de l’accès à la matière. Pourtant, ce thème développé depuis le XIXe siècle a pris du plomb dans l’aile. En effet, les travaux des anthropologues ont montré que les humains n’accédaient pas au monde objectif des pierres et du bois en rompant définitivement avec les rapports sociaux. Pour se lier aux objets, il faut inventer de nombreux intermédiaires, de nombreux quasi-objets, avant de pouvoir les utiliser comme matière, comme objet. Il faut, d’une certaine façon, “y mettre les formes”, d’où l’abondance des rituels et des préparations nécessaires au contact avec le monde matériel et que l’on retrouve dans toute l’ethnoarchéologie — discipline nouvelle, très bien représentée au colloque, et qui permet aux mêmes chercheurs d’effectuer des fouilles archéologiques de cultures disparues et des enquêtes technologiques dans des cultures encore vivantes.

Toute la tradition issue de Marx s’efforçait également de penser le rapport entre les infrastructures techniques et les superstructures sociales. Pourtant, ce programme de recherche ne permet pas d’imaginer une origine technique des humains ou une origine humaine des techniques. En effet, les humains et les non-humains font l’objet d’une ségrégation, les uns rangés dans les organisations symboliques et sociales, les autres dans les soubassements matériels, et tout l’effort des chercheurs revient à chercher des influences, des correspondances et des réflexions entre les deux niveaux. Or, l’économie du changement technique, comme les travaux récents de sociologie des techniques — représentés dans le colloque — ont montré, là encore, un rapport beaucoup plus intime et mêlé de propriétés sociales et techniques. La technique n’est pas un corps étranger au monde social et qui l’influencerait par en dessous. C’est plutôt un état du social, comme on dit un état liquide ou gazeux. Le monde technique n’est pas à part, mais ce que l’on voit du monde humain lorsqu’on lui ajoute tous les non-humains, innombrables, qui lui donnent son sens, sa consistance et également sa durée.

La tradition issue de Leroi-Gourhan, surtout connu en France, s’est efforcée, elle aussi, de penser les rapports entre révolution du vivant et l’évolution des techniques. L’apport décisif de Leroi-Gourhan, pour le colloque, vient d’avoir pris la technique non comme une chose, mais comme une action, comme un programme, comme une démarche. Pourtant, Leroi-Gourhan ne fait pas encore avancer la question parce qu’il biologise l’ensemble du processus, considérant l’évolution technico-sociale comme la continuation d’une longue évolution biologique, envisagée non à la façon de Darwin, mais à celle de Bergson. Les tendances lourdes de l’évolution technique se retrouvent déjà, d’après lui, dans l’évolution des dents, des mains, du crâne. Or, en biologisant l’ensemble, Leroi-Gourhan ne permet plus de comprendre l’importance de la médiation sociale.

Le colloque des Treilles, le premier de ce type, voulait réunir des chercheurs qui respectaient autant la médiation technique que la médiation sociale, pour éviter que ces deux ensembles n’évoluent de façon parallèle ou ne soient reliés de façon grossière, ou, enfin, que l’un n’absorbe complètement l’autre.

L’intérêt de cette assemblée d’apparence hétéroclite venait du lien qu’elle pouvait seule établir entre les techniques de pointe et les techniques traditionnelles, entre les techniques pré-humaines et les techniques des singes, entre les techniques de l’histoire et celles du présent.

A chaque fois la question posée était la même : pour qu’un geste technique soit possible, quelle compréhension du monde social doit déjà être en place ? Ou, à l’inverse, pour traiter le groupe social comme des agents, quelle forme d’accord avec les non-humains doit-on devoir passer ? Au lieu de s’interroger sur ce qui est technique et sur ce qui est social, mieux vaut donc s’interroger sur la “relation d’objectivité”, c’est-à-dire sur l’institution qui accorde aux humains comme aux non-humains un certain nombre de propriétés. Les babouins, par exemple, ont une vie sociale très complexe, mais leur univers technique est inexistant — à moins que l’on ne considère la gestion d’un territoire ou la prédation de gazelles comme une technique. A l’autre bout du spectre, les biologistes de Rhône-Poulenc, amenés à étudier des médicaments, sont obligés de prêter à ces médicaments des formes organisationnelles extrêmement sophistiquées, au point d’obtenir des hybrides d’organisation et de chimie. En revanche, les haches de pierre de Nouvelle- Guinée se recouvrent de dessins et de symboles, comme si elles servaient à la fois d’objets efficaces et de moyens d’échanges avec les hommes et avec les dieux. À chaque fois, il faut détecter l’agence de traduction qui permet aux agents sociaux et non-humains d’échanger ou non leurs propriétés. L’intérêt se déplace du technique vers le social, puis du social vers le collectif, ensemble hybride où se croisent les propriétés des uns et des autres au cours de l’évolution.

Comment résumer le colloque ? Il a permis de fouiller les conditions de possibilité de l’objet technique et du sujet humain. Quels sont ses résultats ? Négativement, on peut dire, en utilisant les nombreux cas traités qui vont de l’Inde au Mexique, et du paléolithique au postmodernisme, qu’il n’y a pas vraiment d’objets techniques et pas non plus de sociétés ou de cultures. Ces deux ensembles ne sont que des artefacts dus au manque d’analyse par des chercheurs qu’il conviendrait d’appeler “socio-technologiques”. Positivement, il est possible de résumer le colloque par les questions suivantes : Comment l’objet vient-il au collectif ? Jamais de l’extérieur, mais toujours par un processus complexe de socialisation. Comment le collectif parvient-il à s’étendre et à prendre de l’ampleur ? Toujours par l’enrôlement, le recrutement, le déplacement de ses relations dans des non-humains.

Un livre à paraître à La Découverte, à l’automne 1993, sous le titre provisoire : L’Intelligence sociale des techniques des babouins aux missiles de croisière, permettra de se faire une idée plus complète de l’originalité et de l’intérêt de ce colloque. (Cet ouvrage, sous la direction de Bruno Latour et Pierre Lemonnier, est paru en 1994 aux éditions La Découverte sous le titre « De la préhistoire aux missiles balistiques. L’intelligence sociale des techniques »

Bruno Latour

 

Communications présentées

Madeleine Akrich – De la sociologie des techniques à la sociologie…

Laurent Bibard – La philosophie des techniques

Anick Coudart – Culture matérielle et ambiguïté archéologique

Robert Cresswell – Cyclical relations between technics and society

Philippe Descola – Généalogie des objets et anthropologie de l’objectivation

Michael Dietler – Practice theory and the political economy of techniques

David A. Hounshell – Taylorization of knowledge: The development and spread of expert systems

Frédéric Joulian – De la culture matérielle des chimpanzés et des premiers hominidés, ou peut-on parler d’un système technique chimpanzé ?

Bruno Latour – A model for understanding the link between technology and society

Pierre Lemonnier – Sociétés, techniques et écologie : un jeu global ?

Sander E. van der Leeuw – Tradition and innovation

Donald Mackenzie – The sociology of technology

Marie-Claude Mahias – Une approche ethnologique des techniques : façonnage de l’argile et de la société en Inde

Pierre Pétrequin – Ecologie des techniques

Sylvie Ploux – Normes et variations, technique et société : une approche archéologique

Nathan Schlanger – Genetic epistemology and genetic technology: L. G. Piaget & Leroi-Gourhan between biology and society

François Sigaut – Apprentissage et morphologie des sociétés

Shirley C. Strum – Society without material culture

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