Novel and truth

List of participants

Pierre-Marc de Biasi, Daniel Bougnoux (organizer), Blanche Cerquiglini, Marie Desmeures, Christian Doumet, Michel Erman, Carine Fernandez, Hédi Kaddour, Camille Laurens-Ruel, Bertrand Leclair, Benoît Peeters, Pia Petersen, Nathalie Piégay-Gros, Michel Pierssens, Gisèle Sapiro, Frédéric Vengeon, Gérard Wormser.

Bougnoux_Group_2011

Fondation des Treilles - Séminaire "Roman et Vérité" Christian Doumet Michel Erman Michel Pierssens Bertrand Leclair Camille Laurens-Ruel Pia Petersen Daniel Bougnoux Carine Fernandez Pierre-Marc de Biasi Gérard Wormser Nathalie Piegay-Gros Hédi Kaddour Blanche Cerquiglini Frédéric Vengeon Benoît Peeters

Review (in French)

Roman et vérité / Novel and truth
par Daniel Bougnoux
4 – 9 juillet 2011

Quelle sorte de vérité nous arrive par l’écriture des romans, qui  ne relève pas d’autres régimes de discours (médiatique, scientifique ou idéologique au sens large…) ? En quoi la « lumière » du roman est-elle spécifique, et avec quels effets de croyance, de connaissance ou de transformation de la conscience ? L’intitulé très large de ces rencontres ménageait mille voies d’accès et de réflexions possibles dont ce compte-rendu esquisse le résumé.

On s’accorda généralement à reconnaître que l’écriture romanesque vouée à la sensation, aux impressions venues du vécu ou aux dialogues entre personnages tend à décapiter la pensée raisonnante, les concepts, mais aussi l’information au sens médiatique du terme autant que la doxa. Les (bons) romans constituent autant d’événements de langage ; leur vérité nécessairement voilée, pas évidente, suppose un exercice d’interprétation que chacun relance pour son compte. Le choix des personnages, eux-mêmes obscurs ou bizarres, renforce une certaine dissonance ; Charlus ou Madame Verdurin chez Proust – rappela Michel Erman – ne peuvent être qu’opaques ou problématiques. De même l’enquête du romancier, à la différence de l’historien, se poursuit généralement au-delà du découpage des acteurs les plus évidents en descendant finement dans le tissu capillaire des événements, la conscience de leurs protagonistes ou la météorologie des circonstances.

On fut d’accord également pour souligner l’ironie du dispositif romanesque (en opposition toujours avec les certitudes trop simples de la doxa), qui peut déstabiliser nos cadres mentaux par divers paradoxes, ou dénivelés entre les énoncés et leurs énonciations, ou une pratique systématique de l’immanence narrative, qui exclut le point de vue de Dieu ou un métaniveau de conciliation des contraires. Une œuvre comme Jacques le Fataliste est exemplaire de cette affirmation d’une liberté en acte, immanente à une narration constamment jubilatoire.

Jusqu’à quel point peut-on parler d’une lecture « vraie » (ou plus vraie qu’une autre) ? Le modèle pragmatique de la conversation semble s’imposer : les romans entraînent ou provoquent des communautés (éventuellement éphémères et toutes provisoires) d’interprétation ; la démystification y fait jeu égal avec la croyance, voire avec certaines formes d’aveuglement volontaire, du type « Je sais bien mais quand même… » ; on ne peut vivre en effet de démystification pure, et le charme (l’attachement) éprouvé à la lecture des romans consiste à doser variablement pour chacun la vigilance critique avec la connivence ou le consentement à l’illusion (un mélange dont les degrés ou les mille nuances se trouvent superbement déployés dans, par exemple, Don Quichotte).

Il arrive que le roman anticipe, en percevant ou en exposant finement certaines vérités à venir de la science : c’est le cas massivement de la psychanalyse, largement précédée sur le terrain de l’inconscient ou du subliminal par les romanciers et les poètes, auxquels Freud a rendu explicitement hommage ; mais aussi le cas de l’histoire et des façons de l’écrire : la vision par Céline de la colonisation dans Le Voyage ne sera validée qu’assez tard par les historiens.

Faut-il dire toute la vérité, même « terrible » (dans le cas par exemple d’Hervé Guibert sur Foucault, ou de telle autofiction compromettante pour les proches de l’auteur…) ? Cette question cruciale, et attendue, a cristallisé plusieurs débats autour des exposés de Gisèle Sapiro, Blanche Cerquiglini ou Camille Laurens ; tout roman se trouve en effet pris dans une société qui a ses propres codes de vérité ou de bienséance, et la fascination pour le Réel ne fait pas de la littérature un empire dans un empire : on ne peut sans dégâts pratiquer la terreur dans les lettres, ni toujours la tauromachie prônée par Michel Leiris dans la célèbre préface de L’Âge d’homme. Faut-il d’ailleurs privilégier le vécu, a-t-il sur la fiction la supériorité d’une incomparable saveur ? Le choix du direct, du présent, d’une certaine cruauté ou crudité du vécu consonne à notre époque avec une impatience dressée contre les jeux immémoriaux de la représentation (à bonne distance) et les détours de l’imagination ; ces deux voies toutefois ne s’opposent pas forcément, et les grandes œuvres consistent souvent à les rendre indiscernables : Jorge Semprún a voulu écrire avec Le grand voyage un témoignage, tout en reconnaissant l’avoir rehaussé de détails fictifs pour le rendre plus convaincant. Plus généralement, la grande leçon d’une esthétique de l’après-coup, chez Proust comme chez Flaubert ou Aragon, est que l’on ne touche les choses, et qu’on ne les fait toucher au lecteur qu’à partir de leur disparition.

« Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité », déclarait en substance Nietzsche, et cette dimension médicale, ou cathartique, invite à retracer et à mieux comprendre la frontière mouvante entre le Réel et les fictions par lesquelles nous contenons celui-ci. Cette problématique, qui conduisit à citer la téléréalité, entraîne également dans les parages de Derrida auquel Christian Doumet et Benoît Peeters consacrèrent une belle matinée. L’effet-Derrida consiste en particulier à « déconstruire » des couples métaphysiques, et typiquement doxiques, tels que vie/mort, présence/représentation, privé/public ou encore fiction/vérité… L’ironie foncière, abyssale d’un texte comme « Envois » de La Carte postale est de nous confronter à des lectures ou interprétations indécidables (tout en aiguisant notre volonté de savoir). Derrida, comme le dernier Barthes, s’ingénia à déjouer ou à retarder la prise du sens, donc à relancer la lecture et notre propre exercice critique. Cette leçon entre peut-être en choc frontal avec le courant des études génétiques et leur positivisme des traces ou de la source, défendu au colloque par Pierre-Marc de Biasi.

Ces rencontres s’achevèrent par une jolie conférence de Carine Fernandez, qui insista, en romancière, sur son expérience de l’inspiration et du « duende » pour réaffirmer la division intime du sujet créateur, foncièrement impur, et rêveur, au cœur même de sa lucide écriture.

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