Nietzsche : philosophie de « Aurore »

Liste des participants

Sandro Barbera, Thomas Bartscherer, Thomas Brobjer, Marco Brusotti, Ernani Chaves, Matteo D’Alfonso, Paolo D’Iorio (Organisateur), Nathalie Ferrand-D’Iorio, Maria-Cristina Fornari, Benedetta Giovanola, Mathieu Kessler, Duncan Large, Luca Lupo, German Melendez, Renate Müller-Buck, Sigrid Oloff-Montinari, Olivier Ponton, Diego Sánchez Meca, Andrea Spreafico, Paul van Tongeren, Vivetta Vivarelli, Andrew Williams, Volker Zapf

Compte-rendu

Philosophie de l’Aurore – Thèmes philosophiques et reconstruction génétique dans Aurore. Pensées sur les préjugés moraux de Friedrich Nietzsche
Paolo D’iorio
19-24 septembre 2003

Introduction aux travaux

À la suite du premier colloque sur Nietzsche organisé en 2001 à La Fondation des Treilles et portant sur Choses Humaines, trop humaines, nous nous sommes consacrés en 2003 à l’analyse du deuxième livre de la trilogie de l’esprit libre, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux. Le colloque Philosophie de l’Aurore a donc pris comme objet la structure et la genèse de cette œuvre de Nietzsche, pour en tirer des considérations historiques et des interprétations philosophiques qui ont cherché à répondre à trois questions : la place d’Aurore dans le développement de la philosophie de Nietzsche ; l’importance de ce livre et des thèmes philosophiques qu’il recèle pour l’histoire de la philosophie en général ; enfin en quoi les questions qui sont posées dans Aurore sont encore valables aujourd’hui et en quoi elles continuent à nous intéresser en stimulant notre réflexion philosophique.
Les interventions ont porté sur l’interprétation philosophique d’un aphorisme, d’un groupe d’aphorismes ou d’un thème, ou bien ont essayé d’en reconstruire la genèse à partir des manuscrits. On a ainsi traité les thèmes suivants : le concept de catharsis, la critique de la pitié, l’idée d’amitié, l’analyse de la tradition, le concept de mesure, de connaissance, de puissance, la critique de l’eurocentrisme hégémonique, la critique de l’idée de finalité, le rapport de Nietzsche avec Pascal, Spencer, Joseph Popper, les métaphores de la lumière dans Aurore
Le colloque fut aussi l’occasion de parler, cette fois plus brièvement, des derniers développements du projet HyperNietzsche auxquels ont été consacrées quatre interventions concernant le classement numérique des sources, les techniques de transcription des manuscrits, l’ordonnancement des matériaux dans des parcours génétiques ou thématiques et les modalités de publication des essais critiques sur le Web.

Renate Müller-Buck, (Tübingen), La naissance d’Aurore

« J’écris seulement ce qui a été éprouvé par moi »
L’étude tente de préciser les conditions de travail particulières qui déterminent les pensées de Nietzsche à l’époque d’Aurore. La douleur et la solitude sont, d’après nous, les deux grandes causes déterminantes de sa vie qui mènent sa pensée. « J’ai toujours écrit entièrement avec mon corps et ma vie et je ne sais pas ce que sont des ‘problèmes purement mentaux’ » (1880). Penser, pour Nietzsche, devient de plus en plus une « biographie involontaire de l’âme » (Aurore, §. 481). La tentative de montrer les liens entre perspectives anthropomorphiques et corporelles et combien l’intellect connaissant est ‘tenu en laisse par le corps’ est l’une des principales idées de la philosophie de Nietzsche des années quatre-vingt, qui prend pour la première fois forme dans Aurore.

Sandro Barbera, (Pisa), Connaître par la pitié

Dans la période d’Aurore, la discussion de Nietzsche avec la notion schopenhauerienne de pitié se développe à différents niveaux. Dans le premier livre (§. 63), l’équivalence compassion-pitié semble nier la fonction intellectuelle et cognitive qui, d’après Schopenhauer, est au centre du phénomène de la pitié. Dans le deuxième livre (§. 142) et dans les fragments posthumes de l’été et de la fin de 1880, la déconstruction de la pitié vise au contraire à définir la structure même de la solution métaphysique que Nietzsche cherche à présenter surtout en tant que déviation dans les processus de compréhension de l’autre, au moyen de procédures inductives.

Olivier Ponton, (Nice), L’esprit libre et la tradition.

Nietzsche forge dans Le Voyageur et son ombre et dans Aurore une théorie de la tradition qui peut nous permettre de comprendre ce que c’est qu’un « esprit libre » pour Nietzsche.  Agir traditionnellement consiste en effet à suivre son « sentiment » plutôt que sa raison, plus précisément à subir la puissance de ce sentiment, et à agir sans savoir pourquoi on agit, si ce n’est parce qu’on a peur d’agir autrement. L’esprit libre, tel l’artiste classique qui parvient à « danser dans les chaînes » (pour reprendre la métaphore de Voltaire qui donne son titre à l’aphorisme 140 du Voyageur et son ombre), c’est-à-dire à maîtriser un ensemble de conventions esthétiques et à jouer avec elles, affronte au contraire cette peur et, sans s’affranchir totalement de la tradition, parvient à la dominer en la réinterprétant et en lui donnant une signification nouvelle.

Thomas Bartscherer, (Paris/Chicago), Remedium amoris : réflexions sur la tragédie dans Aurore

Des références au drame tragique apparaissent en différents points d’Aurore, un livre que l’auteur voulut par la suite considérer comme le commencement de sa « campagne contre la morale ». « Remedium amoris » examine ces références et cherche à clarifier le rôle que la tragédie joue dans cette phase inaugurale de la critique nietzschéenne de la moralité. La première partie démontre comment Nietzsche recourt à la tragédie comme un contre-exemple positif dans son débat contre la vision morale moderne du monde, particulièrement en considération de la pitié et du complexe culpabilité-punition. Dans la seconde partie, on soutient que la tragédie sert aussi un effort plus général de Nietzsche pour montrer que la moralité a été « la grande maîtresse de séduction » et la « Circé de tous les philosophes ». En bref, la communication suggère que, pour Nietzsche, le phénomène du drame tragique fournit un aperçu crucial de la manière dont une vision du monde, qu’elle soit une perspective morale qu’il critique ou une alternative possible à celle-ci, réussit à établir et à maintenir une obéissance fervente.

Luca Lupo, (Cosenza), Connaître et inventer. Invitation à une lecture de l’aphorisme 119 d’Aurore

Dans cette contribution Luca Lupo analyse quelques thèmes fondamentaux développés dans l’aphorisme 119 d’Aurore. Après un bref exposé général de ce texte, il essaye de mettre en lumière les points de contact – difficilement saisissables au premier abord – entre l’Aphorisme 119 d’Aurore et l’écrit inédit Vérité et mensonge au sens extra-moral en montrant que, bien qu’il s’agisse de deux textes chronologiquement éloignés, Nietzsche a recours dans Aurore à des modèles explicatifs déjà utilisés dans Vérité et mensonge.
Par la suite, l’auteur illustre la contiguïté entre la notion de “ raison créative ” qui se dégage de l’aphorisme et celle de “ force créative ” que l’on trouve dans certains fragments postérieurs. Enfin, il essaye de montrer que l’attitude sceptique, dubitative et problématique exprimée par Nietzsche au moyen de choix stylistiques très précis, est un topos des passages dans lesquels il aborde le problème de la conscience.

Paul van Tongeren, (Nijmegen/Leuven), AMIS GRECS. Sur la “capacité de mentir” et “l’idéalisation de l’amour sexuel”

Le thème de l’amitié apparaît moins souvent dans Aurore que dans les autres oeuvres aphoristiques de Nietzsche et semble pour ainsi dire refoulé. L’opposition entre les Grecs et ‘nous hommes modernes’ ainsi qu’elle apparaît dans Aurore, suggère que ce  livre représente une phase intermédiaire entre les œuvres précédentes et ultérieures. Ces deux points de départ sont liés dans une analyse de deux aphorismes (69 & 503) où se rencontrent ces deux thèmes, celui des Grecs et celui de l’amitié. Le résultat est que Nietzsche se voit séparé par sa passion de l’honnêteté du monde grec et de l’amitié qui était possible dans ce monde. La raison en est, d’une part, que la capacité grecque au mensonge est nécessaire à l’amitié, mais défendue par l’honnêteté, et que, d’autre part, l’abnégation exigée par la passion de la connaissance trahit l’idéal grec de l’amitié.

Ernani Chaves (Belèm), La catharsis dans Aurore : sur l’aphorisme 240

A propos de l’aphorisme « De la moralité de la scène », j’aimerais faire quelques commentaires qui soulignent certains aspects de l’aphorisme et qui tournent autour de la critique des possibles effets moralisateurs du théâtre. En d’autres termes, il s’agit la critique de la finalité cathartique du théâtre, prenant comme exemple Macbeth, où la fin tragique des personnages aurait pu soulager le spectateur de ses propres tendances ambitieuses. Cette critique se partage en deux aspects également importants : la comparaison entre Shakespeare et Sophocle et l’explication de la non compréhension de Shakespeare à notre époque de telle manière que ses pièces ont toujours besoin d’une ‘adaptation’.

Vivetta Vivarelli (Firenze), Fausses interprétations et raisons imaginaires dans l’aphorisme 358 d’Aurore

Dans ce court aphorisme d’Aurore, on reconnaît aussi bien des pensées de Pascal que de Lichtenberg sur des raisons imaginaires et de fausses déductions. La critique nietzschéenne des fausses interprétations d’événements internes dépasse encore des considérations semblables tirées de l’époque des Lumières.
Bien que, dans ses analyses, Nietzsche puise dans la science positiviste de son temps, il trouve par dessus tout de proches alliés chez les deux philosophes antérieurs qui initient des révélations aux formulations avisées et à la psychologie subtile sur la critique du langage. Nietzsche semble faire sienne leur façon paradoxale de penser. On pourrait même dire qu’Aurore est caractérisé par un double mouvement : d’une part par l’analyse des fausses interprétations qui se trouvent à la base des constructions morales de l’homme, d’autre part par la demande de modification du sentir, dans lesquelles on dirige pendant des siècles le travail intellectuel vers d’autres domaines.
La même passion qui a conduit certains hommes à l’invention d’une religion et d’une morale doit maintenant les porter en direction de domaines inexplorés. Cette réinterprétation dans laquelle culminent les réflexions de Nietzsche, et qui comprend une transvaluation essentielle, devait devenir plus tard le thème du Gai savoir.

Benedetta Giovanola, (Macerata), Mesure : sur la voie du meilleur ?

Cette contribution explore le thème de la mesure dans Aurore et montre son caractère de complète tension interne. Cette notion est analysée selon quatre aspects : esthétique, éthique, épistémologique et ontologique, par lesquels la mesure peut être mieux qualifiée.
De ces considérations résulte non seulement la tension entre la mesure et la démesure, mais encore celle entre la mesure et l’excès et s’ouvre l’espace pour « quelque chose » qui va lui-même au-delà de la mesure. Enfin, l’auteur se demande, si cet espace « au-dessus » peut être déterminé comme une dimension du meilleur.

Duncan Large, (Swansea), Nietzsche et compagnie : la première personne pluralisée

La philosophie de Nietzsche est dramatisée, personnifiée et sur le ton de la conversation : ses textes sont une orchestration rigoureuse de voix dont beaucoup sont supposées parler à sa place. Une analyse de la Préface de 1886 d’Aurore démontre la variété des voix (grammaticales) dont Nietzsche fait usage et la variété des masques que lui-même adopte, mais ici son empressement à parler explicitement à la première personne du singulier témoigne de façon atypique par rapport à l’ensemble dans lequel il recourt beaucoup plus volontiers à la première personne du pluriel. Une analyse du « nous » utilisé dans la plupart des textes de 1881 permet d’isoler quatre différents types de signification en accord avec les communautés au nom desquelles Nietzsche déclare s’exprimer : ‘humanitaire’ (l’humanité dans son ensemble), ‘moderne’ (la modernité, en particulier par contraste avec les anciens Grecs), ‘rhétorique’ ou ‘académique’ (comme écrivain et lecteur) et ‘communautaire’ (par une sélection d’esprits individuellement semblables). La dernière catégorie est la plus caractéristique de la philosophie de Nietzsche dans son ensemble et elle est aussi la plus instable, car si elle n’est pas purement le ‘je’ – substitut du nous de majesté signifiant uniquement Nietzsche lui-même – elle met le lecteur au défi de se reconnaître dans les communautés qu’il décrit.

German Meléndez, (Bogotà), Pulsion de connaissance et sentiment de puissance

Dans cet essai, la tentative est entreprise de lier la notion de passion de la connaissance apparaissant dans Aurore avec la formule de l’ « auto dépassement de la morale » que Nietzsche propose dans l’Avant-propos de 1886 visant à caractériser ce  travail (et son auteur).

Matteo Vincenzo d’Alfonso, (München), Ontologie et classement numérique dans l’HyperNietzsche

La présentation des matériaux du Nachlass nietzschéen dans l’HyperNietzsche nécessite un classement numérique : lui seul offre en effet la possibilité d’appeler des documents isolés et de les faire apparaître non seulement dans la « contextualisation dynamique » mais encore sous forme de « chemins ». Les notes isolées représentent des éléments essentiels de notre classification ; c’est la première fois, avec l’HyperNietzsche, qu’elles sont rendues accessibles en tant que telles, puisqu’avec les classifications antérieures on ne pouvait se rapporter sans équivoque qu’à une page. Dans l’HyperNietzsche, au contraire, toute unité textuelle qui est à comprendre comme une note autonome reçoit une désignation sans équivoque : le sigle. Pour l’établissement des sigles respectifs nous avons repris les cotes de Mette et la numérotation des pages correspondante ; un chiffre est encore ajouté à cela, qui permet d’identifier la note sur la page. Ce chiffre d’identification renvoie à des critères aussi bien topologiques que sémantiques.

Volker Zapf, (München), Transcriptions des manuscrits de Nietzsche dans l’HyperNietzsche

Dans ce rapport, on présente à titre d’exemple la manière avec laquelle les philologues de l’équipe HyperNietzsche de Münich produisent des transcriptions des manuscrits de Nietzsche à l’aide des fac-similés numériques réalisés par l’HyperNietzsche, numérisent les textes transcrits avec l’HyperNietzsche Markup Language (HNML) développé pour l’HyperNietzsche et les publient dans l’HyperNietzsche. Quatre sortes de transcriptions, correspondant aux intérêts respectifs des chercheurs, sont publiés dans l’HyperNietzsche : les transcriptions linéaire, diplomatique, ultradiplomatique et interactive. On ne se contente pas d’expliquer les possibilités techniques du système HyperNietzsche, mais on donne des instructions sur la procédure à suivre pour le Nietzsche-Forscher qui est intéressé et qui veut publier lui-même des transcriptions dans l’HyperNietzsche.

Andrew Williams, (München), Chemins à travers les matériaux nietzschéens dans l’HyperNietzsche

Dans la terminologie de l’HyperNietzsche, le concept de « chemin » signifie une chaîne de connexions logiques entre les matériaux disponibles. L’établissement d’un chemin permet la présentation et l’ordonnancement des matériaux selon des critères génétiques, chronologiques ou thématiques. L’utilisation scientifique et l’exploitation des matériaux s’en trouvent ainsi stimulées et étayées. Par ce procédé, c’est tout le spectre du travail scientifique qui est représenté : le travail purement philologique ; l’analyse interprétative et philosophique des textes de Nietzsche ; et, last but not least, le classement didactique des matériaux dans une perspective d’enseignement.

Paolo D’Iorio, (Paris/München), La publication des essais critiques dans l’HyperNietzsche

L’HyperNietzsche n’est pas seulement un moyen d’accès aux archives numériques concernant la vie et l’œuvre de Nietzsche, ni seulement le moyen pour établir et publier des éditions électroniques, il est également un instrument utile pour l’interprétation philosophique. En effet, par la consultation des sources primaires et des contributions, il permet de concevoir des interprétations plus proches des textes de Nietzsche et il permet de publier ses propres interprétations (articles, monographies, comptes-rendus…) sur le Web. HyperNietzsche est donc aussi une bibliothèque numérique spécialisée.
Au cours de cette intervention ont été présentées la procédure de soumission des essais au comité scientifique de l’HyperNietzsche, les modalités d’évaluation par les paires ainsi que les aspects juridiques de la publication sur Internet. On a insisté sur le fait que l’Association HyperNietzsche, à la différence des éditeurs traditionnels, ne s’approprie pas les matériaux qui lui seront confiés pour publication. Avec le contrat de cession de droit qui est souscrit par voie électronique au moment de la publication en réseau d’un essai, l’auteur en réalité ne cède à l’HyperNietzsche aucun droit sur son texte, pas même l’exclusivité de la publication en réseau. Il est donc libre de le publier à nouveau sur n’importe quel support. La seule chose à laquelle l’auteur s’engage, est de laisser son texte disponible dans l’HyperNietzsche pour une durée de 10 ans, éventuellement renouvelable.
Finalement, nous avons souligné que l’HyperNietzsche ne se limite pas à la publication de nouveaux essais, mais qu’il vise à intégrer la plupart des essais écrits sur Nietzsche (qui auront passé l’examen du comité scientifique), même ceux qui ont déjà été publiés ailleurs. En effet, on sait que dans le cas où l’auteur n’a pas signé de contrat de cession des droits (comme c’est normalement le cas pour les articles publiés en revue) ou dans le cas où le contrat ne prévoyait pas explicitement la cession des droits sur support électronique (comme dans la plupart des contrats établis avant l’explosion d’Internet), l’auteur est censé avoir gardé le droit de publication sur support électronique. Donc il est libre de republier et faire revivre son texte dans l’HyperNietzsche, avec tous les avantages de la diffusion planétaire et de la mise en contexte hypertextuelle.

Andrea Spreafico (Bologna), L’honnêteté envers soi comme forme de puissance

Dans l’un de ses carnets, Nietzsche engage une analyse de la probité envers soi qui est, à notre sens, une tentative de se dégager de son propre point de vue moral, celui de l’honnêteté. C’est une analyse des dynamiques de l’honnêteté comme forme d’auto-domination, de satisfaction de ses propres instincts de louanges, de flatterie, enfin de son propre instinct grégaire. Et c’est dans ces analyses de l’honnêteté que Nietzsche teste ses propres formes de désir de domination (Herrschsucht), formes qu’il développe théoriquement par le filtre de la figure de Napoléon.

Thomas Brobjer (Uppsala), La lecture nietzschéenne de Popper

La communication traite tout d’abord en quelques mots des lectures de Nietzsche, en particulier pendant la période de 1879 à 1881, c’est-à-dire avant et pendant la rédaction d’Aurore. Ensuite, un exemple précis est abordé au sujet duquel, à notre connaissance, aucun commentaire n’existait jusqu’à présent : Le droit de vivre et l’obligation de mourir (Leipzig, 1878-1879) de Joseph Popper.
Nous examinons comment Nietzsche réagit vers la fin de 1879 ou le début de 1880, lorsqu’il découvre l’œuvre d’un défenseur intransigeant de l’individualisme, un libéral au sens large du terme et un idéaliste qui voulait réformer la société afin de réduire l’importance de la religion, d’introduire un programme de sécurité sociale (notons que Nietzsche lui-même était pensionné), de réformer le système pénal (en éliminant les concepts de récompense et de punition) et de laisser à chaque homme adulte apte au combat le choix de s’engager ou non dans une guerre. À la fin, nous étudions aussi brièvement ce que Popper pensa de Nietzsche lorsqu’il en fit plus tard la lecture.

Marco Brusotti « Comparaison avec Pascal » et « principe de la bravoure » (Prinzip der Tapferkeit). Quelques étapes dans la création d’Aurore

La méthode d’examen de la genèse des textes sera présentée comme un exemple ponctuel.  Le plan « religion de la bravoure » distingue une nouvelle phase dans le travail de Nietzsche sur Aurore. Ses réflexions entraînent ce projet sur la mise au point de nouveaux  modèles individuels et sur le choix d’une conduite de vie personnelle. Cette base personnelle est, en dépit de l’objet de la connaissance héroïque (les « grandes questions de la morale »), d’une nature plus générale. Nietzsche semble ici vouloir développer sa nouvelle passion – la passion de la probité et de la connaissance – dans le cadre d’une nouvelle « religion » dans laquelle il n’y a « aucun Dieu, aucun au-delà, aucune récompense et aucune punition ». La façon dont lui vient l’idée d’une nouvelle religion, même si elle est sans Dieu, et les qualités qu’il prend en considération dans cette religion rendent compréhensible sa « comparaison avec Pascal ». Ici, il se donne la tâche d’augmenter la force de sa nouvelle passion, et la « religion nouvelle » doit remplir cette mission :  « l’abondance de la  passion » est ici « essentielle ».

Diego Sanchez Meca, (Madrid), Contre l’eurocentrisme hégémonique : un commentaire politique de l’aphorisme 507 d’Aurore

Cette contribution est un commentaire de l’aphorisme 507 d’Aurore, où une clé (l’opposition entre le dogmatisme et le perspectivisme) est donnée pour comprendre l’attitude caractéristique du « bon européen » comme un esprit libre développé par Nietzsche dans Le gai savoir. La morale européenne, avec un bien et un mal absolus, a suscité un type d’homme qui idéalise l’égalité et refuse les différences et impose la vérité et les valeurs comme exclusives. Une comparaison entre Nietzsche et Hegel sert à clarifier le principal défi que Nietzsche propose à l’Europe : créer les conditions du perfectionnement de la grandeur.

Mathieu Kessler, (Orléans), La critique de la pitié

Aurore concentre les critiques de Nietzsche envers la pitié. Celle-ci est accusée d’être non seulement inutile d’un point de vue social, mais encore nuisible d’un point de vue psychologique, parce qu’elle se contente de multiplier les souffrances du monde sans préparer les compatissants à l’action utile. La pitié (Mitleid) ne doit pas être autre chose qu’une étape dans la connaissance incertaine d’autrui, toutefois, elle est aussi une puissance d’illusion dont la vérité est l’apitoiement sur soi-même et donc l’égoïsme. Mieux vaudrait penser une morale de l’intérêt bien compris et de la passion inutile de créer des formes et des mœurs toujours plus singulières.

Matteo Vincenzo d’Alfonso, (München), La téléologie comme préjugé moral. La critique de la finalité dans Aurore

Dans cette contribution, j’analyserai les objections de Nietzsche contre la finalité et son application dans la recherche des sciences naturelles qui se trouvent dans l’essai de dissertation, écrite en 1868, la téléologie depuis Kant et  dans Aurore.
La description du problème qui naît de l’application du principe de finalité et de l’interprétation de la nature est déjà formulée clairement et définitivement dans l’essai de dissertation ; toutefois avec cela les moyens manquaient pour décrire suffisamment et défendre un modèle d’explication alternatif des organismes vivants. Ce n’est que dans Aurore qu’on peut trouver un modèle épistémologique et une stratégie d’argumentation liée à celui-ci qui commande l’hypothèse d’une « possibilité coordonnée » déjà énoncée dans l’essai de dissertation. Cette possibilité rend scientifiquement fructueux le « lien du mécanisme avec le causalisme ».

Maria Cristina Fornari La trace de Spencer dans le travail de sape de la morale

L’explication de Nietzsche avec la philosophie anglaise dans les années 1879-1882 est, de l’avis même de l’auteur, tout autre que fortuit. Elle se révèle essentielle pour approfondir ses réflexions sur l’histoire et la nature de la morale. Ce qui se joue dans Aurore est tout particulièrement le résultat d’un dialogue délibérément engagé avec le philosophe Herbert Spencer depuis la fin de 1879. En ce sens, Aurore offre vraiment quelque chose de nouveau : Nietzsche y gagne une nouvelle perspective sur l’origine et la nature de la morale. Si cela est exact, Spencer est l’un des  catalyseurs de ce tournant décisif vers un renforcement de l’implication du biologique dans le développement de la morale. Avec Spencer, Nietzsche réfléchit à l’impossibilité d’assigner une fin et une direction aux pulsions et de soutenir la primauté physiologique de l’altruisme ; il soutient que la conscience morale est fille de la crainte et défend en particulier l’hypothèse selon laquelle la pulsion détermine inévitablement le modèle moral. Nietzsche est convaincu que toute la casuistique de notre impératif actuel s’explique à partir de l’instinct physiologique du troupeau : Spencer incarne alors avec son point de vue d’une morale orientée tout à fait naturellement selon les besoins de l’espèce, le changement concret de modèle éthique. Bien que Nietzsche se soit aperçu, à la fin de son cheminement philosophique, que les Anglais étaient complètement inutilisables en tant qu’historiens de la morale, il a quand même trouvé une importante clé d’interprétation dans le modèle de leurs valeurs de prédilection. Leur représentation symptomatique d’un ancien et subtil système de morale le conduit vers la tentative contraire, d’une expérience avec les pulsions, d’un jeu de transformation dont le résultat ne doit jamais être fixé dans une configuration particulière, mais plutôt rester ouvert pour les perspectives les plus différentes : le principal point de vue de la méthodologie historique devient de cette manière la volonté de puissance.

Andrew Williams, (München), Les métaphores de la lumière dans Aurore

Les métaphores de la lumière dans les œuvres de Nietzsche sont un moyen visant la présentation poétique des pensées philosophiques. Elles ne sont pas simplement des visions esthétiques littéraires, mais une manière fonctionnelle de juger. Dans Aurore, les métaphores de lumière sont liées à des connotations culturelles qui  soulignent en partie l’idée des déterminations finales de tous les événements mondiaux. Dans certains passages de l’œuvre, la métaphorique de la lumière se décline visiblement dans une symbolique des heures du jour : les différentes heures du jour sont respectivement liées à d’autres états philosophiques ou contemplatifs.  Selon cette perspective, la métaphorique de la lumière est liée à la dramaturgie des textes de Nietzsche. Ce serait une tâche importante d’examiner plus en détail cette dramaturgie du point de vue de la critique littéraire.

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