Mission « Université de France »

Mission « Université de France »
23 – 29 février 1992
Organisateur : Michel Serres

 

Participants :

Michel Authier (Collège Pierre Mendès France), Sophie Bancquart (Éditions Flammarion), Bernadette Bensaude (Université de Paris-X-Nanterre), Régis Debray (Conseil d’État), Jean-Marc Drouin (Cité des Sciences et de l’Industrie, La Villette), Nayla Farouki (Éditions Flammarion), Pierre Lévy (Université de Paris-X-Nanterre), Sylvain Lourié (UNESCO), Rose-Marie Van Lerberghe (BSN – Danone)

Compte rendu :

En décembre 1991, le Premier ministre, Madame Édith Cresson, confie à Michel Serres une mission d’études sur l’enseignement ouvert et à distance. L’objectif de cette mission était de définir les contours d’une “université ouverte”, capable de valider les acquis professionnels, d’accueillir les individus quels que soient leurs niveaux de qualification et d’utiliser toutes les techniques de renseignement à distance. Jean-Louis Reiffers, alors conseiller pour l’éducation auprès du Premier ministre, a participé activement à la définition de cette mission, soulignant tout particulièrement ses objectifs économiques et sociaux : lutte contre le chômage et l’exclusion, meilleure adéquation de la formation à l’emploi. Cette mission, dite “Université de France”, a remis son rapport à la fin du mois d’avril 1992. Dans des conditions très difficiles, elle a tenté de poursuivre son influence jusqu’au mois de décembre.

Jusqu’en avril 1992, seules quelques rares personnes étaient au courant des propositions de cette mission parce que ses animateurs tenaient à entourer leurs travaux d’une relative confidentialité. Parmi ces personnes celles qui se sont retrouvées aux Treilles du 23 au 29 février ont été parmi les toutes premières à prendre connaissance des futures propositions de la mission. En effet, tout au long de cette semaine, les membres de l’équipe de Michel Serres (Nayla Farouki, Michel Authier, Jean-Marc Drouin et Pierre Lévy), ont pu, dans l’atmosphère confiante et stimulante des Treilles, affiner leur projet. La qualité des auditeurs, la pertinence de leurs critiques et la richesse de leurs contre-propositions ont réorienté les réflexions de la mission vers plus de réalisme et d’humanité.

Parmi toutes les propositions de la mission, l’une d’entre elles a particulièrement retenu l’attention. Plutôt que de créer une institution de plus parmi toutes celles qui existent déjà, la mission a préconisé la mise en place d’un dispositif profondément original, conçu pour permettre à chacun de se repérer dans l’espace jusqu’à présent totalement embrouillé du savoir et des compétences : “les arbres de connaissances” (pour plus de détails, voir le livre ayant ce titre aux éditions de La Découverte).

Qu’est-ce qu’un arbre de connaissances ?

Le savoir est la richesse première de nos sociétés développées. Aujourd’hui, pour trouver sa place, il est préférable d’avoir une vision claire de ce que l’on sait et de l’usage que l’on peut faire de son savoir. Comment s’étonner alors que dans la plupart des cas les exclus soient ceux qui ne trouvent aucune reconnaissance sociale par le savoir. Les diplômes étant à l’heure actuelle les seules marques visibles des connaissances, celles liées au travail, à l’expérience, à la vie, restent socialement cachées. C’est grave ! Humainement d’abord, car cela mutile les individus des richesses liées à leur vie professionnelle et affective. Économiquement ensuite, car la diversité des tâches est telle que seule une claire vision de la variété des savoirs permettrait d’y répondre ; socialement enfin, car ne pas donner à un homme le moyen de se faire reconnaître pour ce qu’il est, c’est soit l’exclure, soit l’inciter à trouver dans l’exclusion de l’autre la base de son identité.

C’est pour cela qu’il est absolument indispensable pour une communauté donnée :

1) de repérer les savoirs, savoir-faire, savoir-être, compétences ;

2) de rendre visible l’espace de ces savoirs et compétences ;

3) de rendre visibles les compétences d’un individu dans le contexte de sa communauté ;

4) de rendre possibles et faciles les communications liées aux compétences (formations, qualifications, emplois) ;

5) d’évaluer savoirs, compétences et formations selon l’usage qui en est fait et non pas selon les lois du simple échange économique ou de l’appréciation académique.

Le système que nous proposons repose donc sur :

* trois types d’images : celle des savoirs élémentaires, celle de la communauté et celle de l’individu ;

* quatre banques ou bases de données ;

* une monnaie, inconvertible, pour l’évaluation et l’échange des savoirs.

 

Trois images : brevets, arbre, blason

L’image (atomique) des savons : les brevets

Les brevets se présentent sous la forme de petits emblèmes figuratifs. Ils repèrent des savoirs élémentaires, modulaires, clairement identifiés. Ils sont attribués aux individus après passage d’une épreuve. Cette épreuve peut être un QCM (Questionnaire à choix multiple), un exercice de simulation, un mémoire, un témoignage de personnes compétentes, etc. Ces épreuves menant à l’obtention de brevets peuvent être passées par tous les individus qui le désirent, à tout moment, sans aucune restriction. Les brevets, avec les épreuves qui les accompagnent, sont déposés par des spécialistes des domaines concernés.

L’image (globale) de la communauté :

l’arbre de connaissances

L’ensemble des brevets d’une communauté est structuré par l’ordre chronologique dans lequel les individus obtiennent leurs brevets. Un algorithme, “négociant” tous ces ordres entre eux, produit une structure. L’image de cette structure ressemble à un arbre. Ainsi, les savoirs de base seront dans le “tronc”, les savoirs très spécialisés formeront les “feuilles”, les “branches” réuniront les brevets presque toujours associés chez les individus, etc.

C’est donc la vie cognitive de la communauté elle-même qui décidera de la forme de l’arbre et non une quelconque classification des connaissances posée a priori.

Les arbres de deux ou plusieurs communautés sont sommables.

L’image (composée) de l’individu : le blason

Dès lors qu’il adhère au collectif de savoir, chaque individu commence à constituer son curriculum, c’est-à-dire l’ensemble ordonné chronologiquement des brevets qu’il a obtenus : savoirs et savoir-faire, y compris ceux qui sont nés de ses expériences, par exemple les “savoirs de vie”, les “savoirs comportementaux” qui ne sont pas habituellement reconnus par des diplômes. Le curriculum évolue naturellement au fur et à mesure que l’individu acquiert ou parvient à faire reconnaître de nouveaux savoirs. Il peut aussi évoluer au fur et à mesure que l’individu prend conscience des savoirs qu’il possède, et qu’il apprend à les identifier et à les faire reconnaître. Bien évidemment, il n’y a aucune obligation à le faire.

L’ensemble des brevets qu’une personne a fait reconnaître constitue une image dans l’arbre. Cette image est appelée blason de la personne dans la communauté. Comme cette image dépend de l’arbre, il résulte que le blason de chacun est fonction de ses compétences propres et de celles de la communauté dans laquelle il se trouve.

En passant d’une communauté à l’autre, les individus gardent leur collection de brevets, mais cette collection est structurée différemment par des arbres différents.

Quatre banques : brevets, formations, blasons, profils.

La banque des brevets

La banque des brevets contient, pour chaque brevet, la description du savoir qu’il représente et de l’épreuve qui permet de l’obtenir. La banque de brevets d’une communauté peut être alimentée par des brevets déposés dans d’autres communautés. Des réseaux de communautés peuvent ainsi mutualiser leurs brevets.

La banque des formations

Pour chaque brevet, on obtient automatiquement tous les renseignements pratiques sur les organismes de formation qui préparent à son obtention. Les opérateurs de formations peuvent, et il est souhaitable qu’ils le fassent, inscrire dans la banque des formations celles qui peuvent préparer à l’obtention d’un brevet.

La banque des blasons ou armorial

Les blasons des membres de la communauté sont contenus dans une banque des blasons, autrement appelée “armorial”. Chaque blason possède une boîte aux lettres qui permet à son propriétaire de recevoir des messages qu’il est seul à pouvoir consulter.

Les blasons de l’armorial ne sont pas nominatifs. Pour des raisons de confidentialité et de respect de la vie privée, seul le propriétaire d’un blason, physiquement présent devant un terminal, a la possibilité de visualiser intégralement son blason. Par le moyen d’une messagerie électronique les autres membres ont la possibilité de déposer des messages dans les boîtes aux lettres liées aux blasons. Grâce â un calcul de proximité automatique les messages vont automatiquement vers les blasons les plus appropriés.

L’armorial constitue donc une messagerie dans laquelle les messages sont expédiés vers ceux dont le portrait cognitif est le plus adapté.

Cette messagerie peut être utilisée par des employeurs à la recherche de certaines compétences. Elle sert également à des demandes d’échanges libres de connaissances entre les membres de la communauté de savoir.

La banque des profils

Les employeurs ou les concepteurs de nouvelles machines et de nouveaux procédés peuvent déposer des blasons idéaux ou profils dans une banque spéciale dite banque des profils pour signaler à la communauté une demande particulière sur un certain type de compétence, etc. La banque des profils est censée orienter l’évolution des blasons.

De la même manière que l’armorial représente l’offre globale de compétences, la banque des profils représente la demande de compétences, l’ensemble du système fonctionne donc comme une véritable bourse du savoir.

Soulignons, et c’est fondamental, que ce système est principalement activé par la demande. C’est elle qui permet de prendre contact avec les individus qui ont les compétences que l’on recherche. Sans formulation de la demande, le dispositif n’identifiera pas les blasons les plus proches, ne trouvera donc pas les boîtes aux lettres correspondantes, et ne pourra donc pas prévenir les individus qu’ils sont recherchés pour telle ou telle compétence.

La monnaie et l’économie du savoir

Les transactions et les évaluations au sein d’une communauté de savoirs s’effectuent au moyen d’une monnaie spécifique, inconvertible en monnaie classique ; le sol (Standard Open Learning unit). Il est à noter que l’économie définie par cette monnaie, reposant sur la valeur d’usage, est très différente de l’économie marchande habituelle, ne serait-ce que parce qu’un savoir transmis ou échangé n’est pas perdu par celui qui le donne. Répétons-le, c’est l’usage qui donne à chacun des objets du système une valeur en sol sans équivalent direct avec les valeurs marchandes. La fonctionnalité de celte monnaie est essentielle dans le système, c’est grâce à elle que l’usage est rendu visible par la coloration de l’arbre.

Ce dispositif est une réponse globale aux difficultés de communication, de visibilité et de reconnaissance que pose le problème crucial de la compétence. Il n’est pas le produit de la “raison pure”, il est la synthèse de tout ce qui se fait de réellement novateur dans la société… Il devra donc être la propriété de tous, car il porte en lui un nouveau lien social, germe d’une nouvelle citoyenneté.

Lorsque, le 16 avril, ce système fut exposé devant un large public de professionnels de l’enseignement et de la formation, il suscita beaucoup d’espoir, conduisant ses concepteurs à fonder une SARL qui pourrait réaliser le logiciel qui rendrait réels les “arbres de connaissances”. Malheureusement, la dynamique qui s’était enclenchée s’interrompit momentanément du fait du changement de Premier ministre. La mission fut reconduite par le nouveau gouvernement, mais sans moyens, et les décisions qui devaient être prises furent suspendues.

Néanmoins, et grâce notamment à l’engagement actif du CNED et du ministère du Travail, l’entourage du nouveau Premier ministre commença à prêter une oreille attentive aux propositions de la mission à la fin de l’été. Parallèlement, le logiciel commençait à fonctionner à l’état de prototype, dans des conditions financières dramatiques. En effet, une étude de faisabilité d’expérimentation du système a été commandée par la Délégation à la formation professionnelle (DEP). Elle a été faite, mais n’est toujours pas payée.

Les quatre sites d’expérimentation prévus sont :

* La médiathèque de la cité des Sciences et de l’Industrie de La Villette ;

* La société Bull ;

* Deux sites “Pâque” (Préparation active à la qualification et à l’emploi”). “Paque” est un programme dirigé par le ministère du Travail visant à préparer des jeunes en difficulté d’insertion à des formations qualifiantes.

Par ailleurs, les sociétés Digital, Bull, Thomson, ainsi que la Banque de France, ont décidé des implantations expérimentales du système des arbres de connaissances. L’OMS, l’École polytechnique fédérale de Lausanne, l’INRIA (Institut national de la recherche en informatique et automatique) s’intéressent de façon active à la logique sous-jacente qui permet de construire des “cinécartes” de grosses masses d’informations, cinécartes qui permettront aux usagers de s’orienter dans les labyrinthes de plus en plus embrouillés des systèmes d’informations.

Par ailleurs, plus d’une vingtaine de grandes entreprises et d’administrations publiques ont manifesté un intérêt pour les arbres de connaissances en tant que système d’aide à la gestion des compétences au service de l’entreprise et de ses employés.

Pour tout ce qui concerne les arbres de connaissances utilisés par les entreprises ou les administrations, on se reportera à la partie du livre concernant les effets attendus de l’usage des arbres dans les entreprises (Cf. troisième chapitre de la deuxième partie).

Signalons, pour finir, l’intérêt déclaré de plusieurs lycées, de la future université internationale de l’Arc Atlantique (Atlantech), de la mission de mise en place de l’université de La Rochelle et de la télé-université du Québec, ainsi que des conseils régionaux des pays de Loire, de Rhône-Alpes et de Midi-Pyrénées pour des expérimentations locales. Par ailleurs, le projet des arbres de connaissances a reçu un accueil très favorable de la Commission de Bruxelles et du Fonds social européen : plusieurs expérimentations sont envisagées dans des régions européennes défavorisées.

Il faudrait que vivent les arbres de connaissances, car ils portent en eux l’espoir de communautés qui trouveraient grâce à eux une identité sans exclusion, une prospérité sans exploitation. Qui s’étonnera que ce soit aux Treilles qu’une idée aussi profondément généreuse ait trouvé la possibilité de s’épanouir pleinement.

Michel Authier

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