L’intégration des Musulmans en Europe

Liste des participants

Fatma Ben Slimane, Ian Coller, Jocelyne Dakhlia (organisateur), Antonio de Almeida Mendes, Vincent Denis, Jérémie Foa, Thomas Glesener, Mathieu Grenet, Fabienne Guillén, Frédéric Hitzel, Wolfgang Kaiser, Natalia Muchnik, Annliese Nef, M’hamed Oualdi, Natividad Planas, Enric Porqueres I Gene, Gianfranco Rebucini, Alessandro Stella, Bernard Vincent.

Alessandro Stella Gianfranco Rebucini Frédéric Hitzel Jocelyne Dakhlia Ian Coller Annliese Nef Natalia Muchnik Natividad Planas Thomas Glesener Jérémie Foa Fatma Ben Slimane M'hamed Oualdi Wolfgang Kaiser Mathieu Grenet Fabienne Guillén Bernard Vincent Vincent Denis Antonio de Almeida Mendes Enric Porqueres I Gene

Compte-rendu

L’intégration des musulmans en Europe, une question médiévale et moderne
Muslims integration in Europe: a medieval and early modern issue and its contemporary aftermath

par Jocelyne Dakhlia
17 – 22 mai 2010

Ce séminaire a combiné présentations de recherches et réflexions synthétiques autour d’un thème innovant dans la recherche historique : la présence de musulmans en Europe avant la période coloniale en Méditerranée, soit, dans la perspective française, avant 1830 et la conquête de l’Algérie. Les participants étaient en majorité spécialistes de l’Europe, certains apportant, en sens inverse, une compétence sud-méditerranéenne. Le rôle des intervenants extérieurs, qui ont expertisé les travaux en tant que discutants, a été particulièrement important en raison de la charge potentiellement polémique de ce programme collectif.

Ce projet articule en effet recherche scientifique et engagement plus civique. Il nous semblait que les débats publics et médiatiques concernant l’intégration des musulmans en Europe débouchent trop fréquemment aujourd’hui sur des impasses, en partie parce qu’ils accumulent les approximations et les idées reçues quant à la chronologie même de la présence des musulmans en Europe. Il a donc paru pertinent et utile pour ces débats de commencer par réfuter l’idée d’une confrontation très récente de l’Europe à la « question de l’islam » sur son propre territoire et de montrer au contraire la profondeur historique de ces contacts. En second lieu, nous voulions mettre en lumière la place qui a été réservée aux Musulmans en Europe au Moyen Âge et surtout dans les périodes dites « modernes » (XVIe-XVIIIe siècles).

Confrontés à l’absence d’études sur le sujet, nous avons cherché à éclairer les raisons de ce « silence ». Pour une part, il est apparu que ce thème suscite des résistances historiographiques qu’il convenait d’expliquer. Il est en effet demeuré un angle mort des histoires nationales européennes – y compris en Espagne, par exemple, où l’expulsion des Morisques, au début du XVIIe siècle, comme celle des Marranes, a créé durablement l’illusion d’un effacement de ces groupes dans l’histoire nationale — suscitant une sorte de déni. Mais il est apparu également que ce silence tenait en partie à l’objet retenu et à la difficulté documentaire qui découle de l’attitude des acteurs concernés. Si le désir de certains musulmans de se rendre invisibles, afin de pratiquer leur religion en privé, voire clandestinement, peut justifier un relatif silence des sources, celui-ci provient aussi  d’une forme de tolérance tacite des sociétés d’Europe occidentale. Ces dernières ont certes pas ou peu construit de mosquées (moins encore que de synagogues), mais parallèlement elles ont fermé les yeux sur des pratiques de l’islam discrètes ou privées, voire sur des conversions imparfaites de musulmans au christianisme.

Ces phénomènes d’ « invisibilisation » de l’islam dans l’histoire de l’Europe occidentale, quelles que soient leurs causes, créent des difficultés particulières d’approche et de méthode d’investigation scientifique, d’établissement de la preuve documentaire, qui ont été aussi longuement débattues entre les participants.

Au-delà de ces questions méthodologiques essentielles, les participants ont tous souligné la nécessité de mieux séparer historiquement l’introduction de l’islam en Europe du phénomène colonial du XIXe siècle, et ce, tant dans le débat civique que dans la recherche scientifique. Ce schème colonial va trop souvent de pair avec le traitement des relations entre l’Europe et l’Islam. Cette assimilation du musulman à un sujet colonial est particulièrement marquée en France. Or les recherches en cours montrent qu’au cours de l’histoire, les flux d’arrivée en Europe de groupes ou d’individus musulmans ont rarement été liés à des situations proprement coloniales. Ils n’excluaient pas, certes, des rapports de domination ou d’exploitation, et notamment la capture à rançon ou même la réduction en esclavage pratiquée de manière réciproque entre Musulmans et Chrétiens en Méditerranée, en pleine époque moderne. Cette histoire s’inscrivait donc sous le signe de rapports géopolitiques souvent conflictuels et violents, mais sans exclure aussi des circulations libres et pacifiques : commerce, demande d’asile politique, demandes de baptêmes…

Ces circulations d’hommes et de femmes, par ailleurs, étaient réciproques de part et d’autre de la Méditerranée et tissaient une forme d’imbrication des sociétés, y compris dans l’adversité, assez analogue à celle que nous connaissons aujourd’hui. Le lien organique de la France et du Maghreb, pour prendre un exemple, est ainsi bien antérieur à la colonisation de celui-ci. Etudier avec rigueur ces multiples configurations et types de contacts peut permettre de penser différemment aujourd’hui la question de l’islam dans la cité.

Notre séjour aux Treilles nous a permis de confirmer deux projets éditoriaux liés entre eux. Le premier ouvrage présentera le résultat de ces enquêtes sur les Musulmans en Europe occidentale, au Moyen Âge et à l’époque moderne. Il montrera la diversité des situations et leur grande variabilité, notamment entre une Europe du Sud au contact immédiat de l’Islam, où les Musulmans pouvaient avoir une présence quasi « communautaire », constituer une forme de minorité visible et acceptée, et une Europe nord occidentale, très présente également en Méditerranée, mais qui accueillait des Musulmans de manière plus aléatoire et dispersée. L’analyse de ces variations sera mise en relation avec l’histoire des divisions religieuses, des minorités religieuses (notamment après la Réforme) et des étrangers (droits, statuts…) dans le cadre européen.

A ce premier livre s’en adjoindra un autre, plus conceptuel, consacré à l’étude des formes que prennent les « contacts » entre les sociétés. Une réflexion sur  les phénomènes de contact et d’« entre-deux » nous paraît pouvoir éclairer la notion d’intégration. Sur ce plan encore, les enjeux d’une implication civique et contemporaine de la recherche sont assumés. Le succès rhétorique d’une formule comme celle du « clash des civilisations » a entériné politiquement l’idée que les sociétés sont fortement disjointes, voire culturellement et religieusement incompatibles. Or, force est de constater qu’en dépit de situations de forte conflictualité, à ne certes pas sous-évaluer, les sociétés sont aussi dans un continuum de circulations, de pratiques, de transferts culturels, etc… Qu’est-ce donc que « s ‘intégrer »  dans ces contextes d’animosité symétrique, d’adversité déclarée? Les sociétés du nord et du Sud de la Méditerranée, prises dans des circulations réciproques et incessantes, ont-elles manifesté dans leur histoire respective le même type de rapport à l’étranger ? Ont-elles semblablement intégré des éléments allogènes, toléré la différence religieuse ? Peut-on mettre en évidence des asymétries fortes dans leur capacité ou modalités intégratives ?

On a retenu au cours du séminaire le principe d’une distinction entre les concepts d’intégration et d’assimilation. L’intégration réfère à une fonctionnalité ou à une acceptation sociale de l’étranger avec sa différence ou avec des marqueurs de différence. L’assimilation implique au contraire, pour l’étranger, une perte de sa différence, une élision des marqueurs de l’altérité, ou leur cantonnement à une sphère secrète ou privée. Le processus d’« entre-deux » de l’assimilation (conduisant à l’invisibilité ?) constitue le cœur de cette réflexion. Sur ce plan conceptuel également, il s’agit pour nous de proposer des éléments réflexifs alimentés par une profondeur chronologique afin de contribuer à étayer ou éclairer les débats contemporains.

Ce contenu a été publié dans Comptes rendus. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.