L’Etat en Europe du Sud

L’État en Europe du Sud – (12 – 15 mai 1989)

Organisateur : Georges B. Dertilis

 

Participants [Nom (Institution d’origine et Spécialité)]

Franco Angiolini (Institut universitaire européen, Florence – Histoire moderne (sociale et politique), Maurice Aymard (E.H.E.S.S., Maison des Sciences de l’homme, Paris – Histoire moderne et contemporaine, Pays méditerranéens), Francisco Comin (Université de Akala, Madrid – Histoire économique), John Anthony Davis (University of Warwick, England – Histoire moderne et contemporaine (Europe)), Georges B. Dertilis, organisateur, (Université d’Athènes – Histoire moderne et contemporaine, Histoire économique), Constanza Délia (C.N.R.S., Naples – Histoire économique et sociale), Giovanni Federico (Université de Pise – Histoire économique), Laurence Fontaine (C.N.R.S., Histoire économique et sociale), Gabriella Gribaudi (Faculté des lettres et de philosophie, Naples – Histoire contemporaine), Christos Lyrintzis (Université d’Athènes – Analyse politique comparative, Sociologie politique), Maria Eugenia Mata (Université nouvelle de Lisbonne – Histoire économique contemporaine), Raffaele Romanelli (Université de Pise – Histoire politique et sociale), Robert Rowland (Institut universitaire européen, Florence – Histoire sociale, démographie et anthropologie historiques), Giulio Sapelli (Université de Milan, Fondation Feltrinelli – Histoire sociale, Sciences sociales), Pedro Tedde de Lorca (Banco de Espana, Madrid – Histoire économique), Stuart Joseph Woolf (Institut universitaire européen, Florence – Histoire sociale moderne et contemporaine de l’Europe)

Compte rendu :

Au terme de communications et de discussions qui ont bénéficié d’une totale liberté et ont abordé de très nombreux sujets, ces brèves remarques n’ont pas d’autre ambition que de tenter de faire le point. Je souhaiterais dégager les pistes que nous avons suivies, les questions nouvelles qui sont apparues, ainsi que celles, anciennes, qui sont restées sans réponse satisfaisante. Et, plus généralement, nos terrains d’accord et ceux sur lesquels, sans nous séparer vraiment, nous gardons des approches différentes.

Nous nous étions fixé pour objectif d’analyser les caractères spécifiques qui ont été, au cours des deux derniers siècles, ceux de l’État dans l’Europe du Sud, et de saisir, à travers eux, les particularités du développement et du fonctionnement des sociétés méditerranéennes.

L’accord s’est fait sans peine sur la nécessité de nous affranchir de la référence à un modèle unique, celui, à la fois réel et “idéal typique”, de l’Europe du Nord-Ouest : dans la mesure même où celui-ci est le plus couramment conçu à la fois comme agent et comme expression d’une modernisation qui a assuré au XIXe siècle l’avance d’un petit groupe de pays et que les autres, considérés comme retardataires, sont condamnés à tenter d’imiter sans jamais y parvenir vraiment, un tel modèle a souvent enfermé les chercheurs dans un raisonnement tautologique, où tout est à la fois effet et cause.

Mais ce danger surmonté, d’autres se sont présentés à nous. Et d’abord celui de substituer une tautologie à une autre en remplaçant ce modèle unique par une série d’oppositions dichotomiques telle que “État/société (civile)”, “public/privé” ou “central/local”.

Leur caractère simplificateur est tout aussi évident et elles risquent de nous faire retomber sur un modèle auquel nous souhaitons échapper : l’hypothèse implicite est en effet que, à la différence de ce qui s’est ou se serait passé ailleurs, la société réelle ne s’identifie pas, ou pas complètement, avec l’État, que, faute d’une claire distinction entre le public et le privé, le public est couramment approprié par les particuliers, et que les classes dirigeantes sont, jusque dans leurs jeux politiques, coupées d’une population paysanne et urbaine qu’elles ignorent et qu’elles représentent d’autant moins qu’elles ne cherchent môme pas à l’organiser en partis politiques.

A ce premier risque s’ajoute celui d’effets multiplicateurs potentiels ; ces oppositions binaires ont une remarquable capacité d’en engendrer d’autres et à entretenir ainsi des polémiques historiographiques et politiques aussi anciennes que stériles. Ainsi, par exemple, la distinction entre “bourgeoisie d’état” et “bourgeoisie privée”. Aussitôt établies, de telles oppositions doivent d’emblée être surmontées si l’on veut comprendre les interdépendances et les interactions réelles entre les groupes sociaux elles institutions : des exposés comme ceux de Gabriella Gribaudi, Robert Rowland et John Davis ont en effet clairement mis en évidence que la démarcation entre État et société, ou entre domaine public et domaine privé, est tout, sauf nette, et qu’elle se prête à de multiples médiations.

Enfin, l’image d’une rationalité supérieure et plus poussée, qui devrait être celle de l’État, tend à réapparaître dès qu’il s’agit d’expliquer tel ou tel changement dans la technique administrative : c’est le cas de la réforme des systèmes fiscaux, pour laquelle les historiens reprennent volontiers l’argumentation qui a souvent servi, à l’époque, à les justifier, à savoir le passage de l’irrationalité d’une fiscalité “d’Ancien Régime”, imprécise, injuste et le plus souvent néfaste, à une fiscalité moderne, désormais fondée sur des critères précis.

Ces réserves faites d’entrée de jeu permettent d’ailleurs d’atténuer, sinon d’annuler, l’écart qui devrait séparer les pays méditerranéens de ceux de l’Europe du Nord-Ouest. La mutation de l’État y respecte pour l’essentiel, entre le XIXe et XXe siècle, des chronologies parallèles. Ce qui conduit à privilégier plusieurs ruptures. Celle des années 1880, au terme d’un siècle qui fut partout “le siècle des notables”, (R. Romanelli) voit à la fois monter en puissance les ambitions intérieures et extérieures de l’État et se modifier la composition et les modalités d’action des groupes sociaux. Celle de la Première Guerre mondiale marque une remise en question profonde de l’ensemble des équilibres économiques, sociaux, politiques et culturels antérieurs, qui avaient remarquablement résisté aux effets supposés de la Révolution industrielle : ou, si l’on préfère, la fin véritable de l’Ancien Régime, pour reprendre la formule d’Arno Mayer. Enfin, les années 1950 et 1960 contraignent les États, alors même que l’accroissement de la richesse nationale connaît une accélération remarquable, à accepter une limitation de leur propre liberté d’action et à reconnaître les règles du jeu, avec ses contraintes et ses avantages, d’une interdépendance économique accrue à l’échelle européenne et mondiale.

Pourtant, l’impact de ces ruptures et de ces discontinuités tend à devenir moins visible dès qu’on choisit d’analyser l’évolution des relations entre l’État et la société sur une plus longue durée. D’autres indicateurs prennent alors plus d’importance.

Le premier est la violence, particulièrement sensible quand l’affirmation du pouvoir des nouveaux États vient se heurter à des résistances locales durables : ainsi, par exemple, en Italie méridionale (John Davis) où la brutalité de l’intervention militaire et policière après l’Unité conduit à s’interroger sur la nature de l’État et sur son identification avec une entité nationale – qui reste à construire – ou bien plutôt, avec des élites sociales qui se servent de lui pour renforcer leur pouvoir et améliorer leur position relative.

Le deuxième indicateur est le double visage que l’État prend dans l’Europe méridionale (E. Angiolini). D’un côté, celui d’un agent de modernisation dont l’intervention apparaît nécessaire et souhaitable et dont le renforcement vient consolider l’existence d’une classe dirigeante nationale. De l’autre, celui d’un appareil administratif institutionnel et législatif, lent à se mettre en place et d’autant plus inefficace qu’il a du mal à imposer sa légitimité. Face à une réalité sociale par définition hétérogène (R. Romanelli), l’État du XIXe siècle se retrouve condamné pour s’imposer à jouer la carte de l’homogénéisation forcée.

L’intervention dans l’économie représente un troisième indicateur utile. En elle-même, elle ne constitue pas une nouveauté du XIXe siècle, mais une réorientation. Les interventions des États d’Ancien Régime concernaient l’approvisionnement et le chômage (surtout en temps de crise), le secteur militaire (surtout les arsenaux) et les manufactures destinées à améliorer la balance commerciale. L’État des XIXe et XXe siècles se retrouve au contraire conduit à prendre en charge les investissements importants des nouvelles infrastructures (routes, chemins de fer, ports, etc.), de l’urbanisation et, dans une mesure variable, du développement de certaines industries, les plus exigeantes en capitaux fixes.

Si spécificité de l’Europe du Sud il y a sur ce point, elle concerne d’un côté les rythmes, les secteurs, les modes de financement et la rentabilité de ces investissements, et, de l’autre, les implications politiques de ces choix économiques. Les ambitions affichées, et parfois caricaturales, de grande puissance impérialiste conduisent en effet les États méditerranéens à hypertrophier leurs dépenses militaires. Ce qui contribue, au moins en Grèce, en Espagne et au Portugal, mais non en Italie – ce qui resterait à expliquer – à faire de l’armée un acteur pesant, jusqu’à une date récente, d’un poids très lourd sur la vie politique (G. Dertilis).

Sur tous ces plans, les États de l’Europe méditerranéenne gagnent à être comparés avec d’autres pays, notamment ceux de l’Europe centrale et balkanique. Ils partagent en effet une situation de double dépendance ou infériorité, économique etpolitique, par rapport à l’Europe du Nord-Ouest. Et ils se retrouvent soumis à un ensemble de contraintes extérieures qui limitent leur liberté d’action (dans le domaine douanier et monétaire) et aggravent encore les effets négatifs des crises économiques et des moments d’effondrement du commerce mondial et des prix sur leurs économies à dominante agricole : le niveau élevé de l’endettement public à l’égard des prêteurs extérieurs témoigne de cette faiblesse.

Si les solidarités d’ensemble sont évidentes, les conclusions risquent pourtant d’être biaisées, pour chaque pays considéré séparément, par le niveau et l’angle d’analyse retenus : envisagée de la capitale, avec la perspective elles infirmations qui sont celles du pouvoir central, la situation peut apparaître soit infiniment plus favorable, soit au contraire infiniment plus critique que celle qui se dégage au niveau local.

La discussion a porté pour une très large partie sur la nature et le fonctionnement des relations sociales, vues surtout sous l’angle des élites, de leurs hiérarchies internes et des liens qui en unissent les diverses composantes. Elles constituent un relais indispensable pour des États qui, aux XIXe et XXe siècles, cherchent à affirmer une présence plus active sur leur territoire et à se faire écouter et obéir jusqu’au niveau local. Mais la nature et l’efficacité de cette présence permettent à leur tour de tester le degré de réussite ainsi que les compromis explicitement passés ou tacitement acceptés avec les différentes instances de la société : entendons les groupes, mais aussi les individus qui se trouvent investis d’un rôle de médiation.

Si important qu’ait été pour l’État l’aide des élites locales, ses relations avec elles sont marquées par une série de ruptures et de discontinuités qui rejettent à chaque fois une part d’entre elles dans l’opposition hostile ou dans l’abstention passive (Gabriella Gribaudi), C’est le cas en France au moins jusqu’en 1876, sinon jusqu’en 1914. C’est le cas en Espagne, du XIXe siècle à la guerre civile, et peut-être aussi au Portugal où l’avènement du régime libéral en 1834 marque, lui aussi, une cassure importante. A chaque fois, les divisions politiques sont si profondes et durables que la nation se trouve divisée en deux camps irréductiblement opposés.

Paradoxalement, la rupture apparaît moins forte dans des pays comme la Grèce des années 1830 et l’Italie de 1860, dans la mesure même où les mouvements pour l’indépendance et l’unité réalisent autour d’eux un très large accord et permettent même aux élites liées à l’Ancien Régime de se reconvertir en temps utile au lieu de chercher à les exclure.

Même dans ces cas pourtant apparemment plus favorables, la vie politique tend vite à opposer des factions plutôt que de véritables partis. Pour certains, ce type d’organisation témoigne de la remarquable capacité d’adaptation des élites locales qui réussissent, à travers des rapports de clientèle et de patronage pouvant aller jusqu’à la corruption, à neutraliser la menace que faisaient peser sur eux les nouvelles ambitions de l’État : une telle analyse vaut aussi bien pour l’Italie du Sud que pour une lecture du phénomène du caciquisme en Espagne ou pour la société grecque. Pour d’autres au contraire, le renforcement et la présence de l’État et les transformations de l’économie entraînent un des changements progressifs mais réels dans la composition et le comportement des élites qui sont contraintes de s’adapter et de jouer le jeu du nouveau pouvoir : Giulio Sapelli a pu ainsi soutenir que la société italienne s’est trouvée profondément remodelée par les interventions de l’État.

Ces deux interprétations sont pourtant plus complémentaires que contradictoires : si l’on accepte de les replacer dans la durée, on voit alors se succéder des étapes où l’État s’efforce de s’assurer l’appui des élites locales, en passant avec elles des compromis, et d’autres où il impose sa volonté, mais en offrant à ceux qui choisissent de l’appuyer des places dans l’appareil administratif et politique. Ce qui lui permet de reclasser ces mêmes élites selon une hiérarchie complexe qui est fonction de leur adhésion et de leur fidélité.

Tout cela, bien sûr, se vérifie dans le long terme, par touches successives, sans impliquer un plan consciemment réalisé. La majorité des décisions sont prises au jour le jour par les responsables de l’État qui les adaptent aux intérêts des groupes sociaux privilégiés dont le soutien leur est nécessaire. Mais l’extension par étape du droit de vote jusqu’à la généralisation du suffrage universel et l’affirmation du système représentatif de la démocratie parlementaire (malgré les retours en arrière et les parenthèses de régime autoritaire) entraînent l’élargissement progressif de la base sociale et politique sur laquelle s’appuie faction étatique. Cette évolution très particulière qui, pour la plupart d’entre eux, n’est arrivée à son ternie qu’au cours des quinze dernières années, contribue à donner aux États de l’Europe méditerranéenne une part de leur spécificité.

Stuart Joseph Woolf, Maurice Aymard

 

Communications présentées

Francisco Comin  : Les réformes du système fiscal espagnol et révolution des recettes de l’état (XIXe-XXe s.)

John Anthony Davis: From State to region: political institutions and the organisation of power in Southern Italy, 1700-1900

Georges B. Dertilis : Le système fiscal dans les pays de l’Europe méridionale : possibilités et problèmes d’un travail comparatif

Giovanni Federico: State and economic development: lobbying and industrial policy in Italy, 1860-1914.

Gabriella Gribaudi: Les conflits sociaux et leurs représentations conceptuelles (niveau communautaire, niveau national : Italie 1880-1980)

Christos Lyrintzis: State, elites and society in nineteenth century. Greece: a case study.

Maria Eugenia Mata : L’évolution du système fiscal portugais du XVIIIe s. à nos jours.

Raffaele Romanelli: The paradigm of self-government in Italian politics and social history (19th-20th c.)

Robert Rowland: Indirect rule; political networks and the State in South Italy.

Giulio Sapelli : L’état italien comme “entrepreneur politique” (fin XIXe-XXe s.)

Pedro Tedde de Lorca : La banque d’Espagne (1782-1914)

Maurice Aymard : Conclusions

Stuart Joseph Woolf: Conclusions

 

Ce contenu a été publié dans Activités, Archives mises en ligne, Comptes rendus, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.