Les bibliothèques des Treilles… les livres pour compagnons

Livres (collection Provence)Il n’y a pas une mais plusieurs bibliothèques aux Treilles. La principale, mais également la plus fréquentée de par sa situation géographique et sa fonction durant les séminaires, se situe dans le principal lieu de vie communautaire du site : la Grande Maison. Édifiée en 1965 sur le tracé originel d’une vieille bastide, la Grande Maison abrite aussi la salle de conférence, la cuisine et la salle à manger. La bibliothèque comporte deux pièces : le bureau des bibliothécaires -où les visiteurs ne manquent pas de s’extasier sur la prestigieuse collection de la Pléiade- et la salle de lecture alliant sobriété et confort, caractéristiques récurrentes à l’ensemble de l’édifice. Le fonds documentaire, riche de treize mille références, est organisé suivant la classification décimale de Dewey, système qui vise à
répartir l’ensemble du savoir humain en dix sections générales notées de 000 à 900 ; ainsi philosophie, religion, littérature, sciences et arts se côtoient sur des rayonnages en noyer massif enserrant la salle de lecture. Près de la grande table de consultation ovale, qui sert aussi de table d’exposition temporaire, un canapé confortable invite à la détente après la réflexion et il n’est pas rare d’y trouver quelque participant aux séminaires absorbé dans la lecture d’un ouvrage ou d’une revue avant la reprise d’une session…

La réserve de la bibliothèque est organisée en compactus, rayonnages métalliques sur rails qui permettent d’augmenter la capacité d’entreposage… et de manoeuvrer les volants pour déplacer sans effort les rangées de volumes et se glisser entre elles jusqu’au livre convoité ! Invisible aux regards, la réserve n’est pas inaccessible puisqu’il s’agit d’une petite pièce à part, isolée depuis quelques années  par des panneaux en noyer, mais intégrée pleinement à la salle de lecture dans un souci d’accès libre aux ouvrages. Une liberté d’accès que l’on retrouve d’ailleurs dans la gestion de l’espace puisqu’il suffit de pousser une des portes de la salle de conférence pour entrer directement dans la bibliothèque… L’espace de  réunion est donc bien entouré : d’un côté la cuisine qui nourrit les corps, de l’autre la bibliothèque qui sustente les esprits !

Très important, ce concept de bibliothèque en accès libre a toujours été une constante pour la Fondation. Initié par Madame Gruner dès les années 60 et novateur pour l’époque et pour la France, ce principe nous vient des Etats-Unis, où elle vécut pendant plusieurs années.

Immergée dès l’enfance dans l’atmosphère fiévreuse et exaltée de l’épopée Schlumberger, Anne Gruner se définissait pourtant avant tout comme bibliothécaire – et, s’inspirant toujours des années qui avaient créé les premières bibliothèques pour enfants dès 1880, elle a joué un rôle primordial dans le développement des bibliothèques « jeune public » en France, avec la création à Clamart, en 1965 de « La Joie par les livres », archétype de bien des bibliothèques futures… Le succès de « la petite bibliothèque ronde » la conduira en Grèce où, avec l’aide du gouvernement en place, elle crée, à partir de 1976, vingt-quatre bibliothèques pour enfants et adolescents dans des lieux isolés. Toutes sont dotées d’un équipement fonctionnel, d’une bonne sélection de livres et d’un personnel qualifié – et toutes appliquent le principe du libre accès. Pour Anne Gruner, la culture est le droit de chacun, et ce dès l’enfance…

La deuxième bibliothèque des Treilles, consacrée à l’art moderne, est abritée à Barjeantane, la maison d’Anne Gruner Schlumberger. Au bout d’une galerie ouvrant sur un jardin, c’est une vaste pièce dont la particularité réside dans l’escalier et le balcon en acier inoxydable dessinés par Pierre Barbe, à l’instar des meubles bibliothèques. Comme pour la Grande Maison, bois de noyer et dallage en pierre se côtoient harmonieusement. Une magnifique table de travail ainsi que des canapés et des fauteuils invitent au travail ou à la rêverie sous le regard du Microbe de Max Ernst, qui se découpe sur fond de végétation dans l’encadrement d’une fenêtre…

Les livres d’art moderne et les catalogues d’exposition du fonds de la bibliothèque de Barjeantane correspondent pour la plupart à la période couvrant la fin du XIXème siècle jusqu’aux décennies 60 et 70 du XXème. Leur grande majorité concernent les artistes collectionnés ou aidés par Anne Gruner Schlumberger, tels Max Ernst, Vassilakis Takis, Henri Laurens, ou encore Alberto Giacometti… Ces ouvrages, au nombre d’environ cinq cents, se répartissent en catalogues d’expositions ou de collections particulières (De Mesnil, Fondation Maeght…), en catalogues raisonnés, livres d’artistes ou biographies. Il s’agit souvent d’éditions originales, parfois numérotées et comportant pour certaines des dédicaces d’auteur à l’intention de la fondatrice – qui revenait souvent lourdement chargée des expositions et des vernissages qu’elle fréquentait régulièrement à Paris ou de par le monde…

Si la curiosité pousse le visiteur à monter l’escalier et à ouvrir la petite porte sur la mezzanine, il pénètre alors dans le cabinet Jean Schlumberger, oncle d’Anne Gruner Schlumberger auquel elle porta une affection particulière. A sa mort en 1968, les enfants de Jean Schlumberger firent don à Anne Gruner de sa table de travail dessinée par André Gide et conservée à Barjeantane. Romancier et essayiste français, Jean Schlumberger fonda en 1909, avec André Gide et Jacques Copeau, la très célèbre Nouvelle Revue Français – et dans cette petite pièce sont réunis nombre de documents le concernant : romans, notes, carnets, correspondances…

Ces archives sont susceptibles d’aider aux recherches portant sur l’un ou l’autre aspect des courants intellectuels, littéraires et artistiques de la première moitié du XXème siècle, auxquels la NRF a pris part. Alors qu’un colloque célébrait le centenaire de La Nouvelle Revue Française, c’est dans ce but qu’a été créé le Centre Jean Schlumberger, dont le noyau documentaire a été récemment enrichi par l’acquisition de la collection de l’ancien directeur des Archives de Gallimard. Dans l’impossibilité de loger ce fonds conséquent (environ  vingt mille unités), il a fallu aménager les sous-sols de Barjeantane en compactus, pour y accueillir de la meilleure façon qui soit cette masse documentaire (livres, revues, journaux…) représentative d’une période très féconde pour les lettres françaises et européennes.

Le tour d’horizon des bibliothèques du domaine ne serait pas complet sans l’évocation de la collection importante d’ouvrages sur l’Antiquité grecque et romaine (dont la majeure partie se trouve à la Grande Maison), période pour laquelle Anne Gruner manifestait énormément d’intérêt, et couvrant tous les domaines du savoir. A cette collection plénière il faut adjoindre celle des Belles Lettres et de la fameuse collection Budé, spécialiste des études anciennes et des textes classiques.

Un large éventail de livres sur la musique et de nombreuses partitions témoignent du grand intérêt de la fondatrice pour le cinquième des arts majeurs, une passion qui se concrétisera en particulier par la création de l’Académie Musicale de Villecroze en 1989.

Enfin, dans le grenier de Barjeantane, une bibliothèque pour enfants composée d’albums et de documentaires complète le panorama bibliographique du domaine.

Le livre est donc omniprésent aux Treilles… Dans chaque maison, une bibliothèque, dont la taille varie suivant les lieux. Dans chaque bibliothèque, des ouvrages variés : dictionnaires, livres de référence, romans ou guides de la région que le chercheur qui regagne « sa » maison après la journée de travail en commun peut feuilleter à sa guise… Compagnon de tous les instants, qu’ils soient de détente ou de réflexion, le livre n’est pas sédentaire ici : il voyage d’un lieu à un autre, d’une main à une autre… parfois au grand dam des bibliothécaires qui désespèrent d’arriver un jour à reconstituer le parcours nomade de certains ouvrages, mais se consolent en pensant à la belle injonction, en forme d’utopie, du romancier Erri de Luca dans Trois Chevaux : « Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère. »

A la naissance de la Fondation et avec l’avènement des séminaires et des séjours d’étude, il est devenu nécessaire d’élargir les domaines d’intérêt de la bibliothèque aux sciences, aux sciences humaines et sociales et à leur histoire. Une aile a été ajoutée à la Grande Maison pour abriter la bibliothèque de la Fondation et il a fallu réfléchir aux nouveaux principes gouvernant son organisation et son développement – très conséquent puisque le fonds a  doublé en vingt-cinq ans !

Il est apparu très tôt que la bibliothèque ne devait contenir que peu d’ouvrages techniques ou spécialisés, et encore à condition qu’ils aient un aspect exemplaire dans leur discipline. Les ouvrages présents doivent plutôt, conformément aux missions de la Fondation, favoriser les échanges d’idées et d’intuitions entre les disciplines, ou la réflexion sur celles-ci. Pour reprendre les mots de la fondatrice, les ouvrages « faisant ressortir de la rigueur formelle de chaque discipline les intuitions qui la font vivre. »

Ainsi, pour tous les domaines de connaissance représentés dans la bibliothèque, sciences exactes ou sciences humaines, sont privilégiés les livres ayant marqué l’histoire de la discipline, ouvert de nouvelles perspectives de recherche et favorisé les échanges entre les différentes spécialités.

Les types de documents acquis par la bibliothèque sont des livres, majoritairement en français et en anglais, mais également des revues spécialisées ou généralistes de qualité comme  The New York Review of BooksLe Débat ou La Recherche : dix-sept abonnements sont actuellement souscrits. Il existe également des commandes permanentes comme  La Bibliothèque de la Pléiade où chaque nouvelle parution fait l’objet d’un envoi systématique à la bibliothèque. Plus récemment, le fonds s’est enrichi de quelques supports multimédia :  CD-ROM, DVD…

La sélection des documents se fait sur recommandation des correspondants de la bibliothèque et de la Fondation, mais également sur la suggestion des participants aux colloques et séjours d’études qui peuvent conseiller des ouvrages ayant particulièrement marqué leur parcours intellectuel ou artistique.

Parallèlement à cette filière, les bibliothécaires procèdent à des acquisitions courantes. Cette activité est l’une des plus agréables qui soient avec, cela va sans dire, les échanges avec nos visiteurs. Elle exige une certaine rigueur, une bonne connaissance du fonds et du public desservi, ainsi qu’une solide pratique des outils bibliographiques existants. Il s’agit de glaner des informations dans des revues spécialisées, des catalogues ou des bulletins de nouveautés d’éditeurs mais également dans les médias : radio, télévision, Internet. Avec l’aide de ces différents supports, les bibliothécaires effectuent les commandes, en gardant à l’esprit les grandes lignes de la politique documentaire : rééquilibrer progressivement les différentes collections de la Fondation, mettre à jour et diversifier les ressources déjà présentes dans ces lieux.

En sus de ces commandes régulières, le fonds s’enrichit  grâce aux dons des participants aux différents séminaires de la Fondation, toujours dans le même esprit d’interdisciplinarité. La plupart du temps, les ouvrages sont dédicacés par leurs auteurs avec beaucoup de gentillesse et d’humilité : « Pour la bibliothèque de la Fondation des Treilles, lieu enchanteur qui me rappelle mon enfance. Avec toute ma sympathie pour mon éventuel lecteur. » écrit ainsi Catherine Gide en mars 2009.

Au fil des ans, la bibliothèque, lieu de rencontre et d’échanges, est devenue partie intégrante de la fondation. Elle vit au rythme des séminaires par des présentations ponctuelles et des bibliographies sélectives adaptées au thème de chaque manifestation. Espace privilégié, permettant de concilier détente et travail, la bibliothèque de la Fondation des Treilles a su rester fidèle à sa vocation initiale sans pour autant la figer. Au travers de nouveaux projets, elle s’ouvre doucement vers l’extérieur : sa vocation n’est évidemment pas de s’adresser à un large public, mais il est possible d’imaginer toucher, notamment au niveau régional, un certain nombre de spécialistes concernés par ses différents domaines d’activités. La mise en place progressive de réseaux documentaires humains ne pourra en effet que participer à la vitalité, au rayonnement et à la longévité de la bibliothèque des Treilles.

 

Eléments statistiques

Le fonds de la bibliothèque de la Grande Maison compte environ 13 000 ouvrages qui peuvent être répartis de la façon suivante, inspirée de la classification décimale de Dewey (10 classes principales et une section regroupant les collections particulières)

Répartion des ouvrages de la bibliothèque de la Grande Maison (chiffres 2012)

Classification décimale  Dewey

Classe 000 (Informatique, ouvrages généraux) → 200 ouvrages

Classe 100 (Philosophie, psychologie) → 1250 ouvrages

Classe 200 (Religion) → 400 ouvrages

Classe 300 (Sciences sociales) → 1 200 ouvrages

Classe 400 (Langues) → 250 ouvrages

Classe 500 (Sciences) → 2 000 ouvrages

Classe 600 (Technologies) → 500 ouvrages

Classe 700 (Arts) → 1 650 ouvrages

Classe 800 (Littérature) → 3 600 ouvrages

Classe 900 (Histoire, géographie) → 1 300 ouvrages

Collections particulières : Bibliothèque de la Pléiade, L’Herne, Corpus des Œuvres de Philosophie en langue française…

Le catalogue du fonds est informatisé et consultable depuis les ordinateurs de la bibliothèque (2 PC et 1 MAC) qui donnent également accès à Internet. Les usagers disposent aussi d’une photocopieuse et d’un scanner en usage libre-service.

Texte de Valérie Dubec-Monoyez

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