Léon Chestov – Vladimir Jankélévitch : du tragique à l’ineffable

Etude parallèle des œuvres de Léon Chestov (1866-1938) et de Vladimir Jankélévitch (1903-1985), penseurs d’origine russe dont les thématiques se croisent et se rencontrent parfois…

Liste des participants

Jurgen Brankel, Ramona Fotiade (organisateur), Toby Garfitt, Benjamin Guérin, Anne Laurent, Alexandra Macintosh, Jacques Message, Nicolas Monseu, Isabelle de Montmollin, George Lindsey Pattison, Alexis Philonenko, Jean-François Rey, Olivier Salazar-Ferrer, Françoise Schwab (organisateur), Catherine Scob, Andrius Valevicius, Anna Yampolskaya

Compte-rendu

Léon Chestov – Vladimir Jankélévitch : du tragique à l’ineffable
par Ramona Fotiade, Françoise Schwab
8-13 septembre  2008

Ce séminaire a été consacré à l’étude parallèle des œuvres de Léon Chestov (1866-1938) et de Vladimir Jankélévitch (1903-1985), deux penseurs d’origine russe dont les thématiques se croisent et se rencontrent parfois, suscitant de passionnants rapprochements qui engagent la question de l’irréversibilité du temps, les notions de l’instant, de l’amour, du rapport à l’autre, de l’indicible et de l’ineffable, le problème de l’affectivité et du savoir, les limites du rationnel. Les deux sociétés Vladimir Jankélévitch et Léon Chestov ont réussi à rassembler à la fois des chercheurs prestigieux et des jeunes chercheurs dont le dialogue fut porteur de nouvelles approches comparées. Cette rencontre occasionna aussi des échanges à travers diverses cultures et  traditions philosophiques (France, Belgique, Suisse, Allemagne, Russie, Royaume-Uni, Canada).  Les organisateurs ont salué entre autres la présence exceptionnelle des descendants de la famille de Léon Chestov, ce qui permit de faire une synthèse éditoriale des œuvres.

Le rapprochement de ces deux figures emblématiques de la pensée française du vingtième siècle nécessite un rappel sur la nature des œuvres mises en regard :  l’œuvre de Chestov semblait avoir été éclipsée par l’émergence du courant existentialiste (Camus et Sartre) dans les années quarante, puis marginalisée par rapport à la problématique des écoles structuralistes et post-structuralistes depuis les années soixante et soixante-dix. Cependant, elle est revenue sous les feux de l’actualité philosophique grâce à son questionnement sur la condition humaine et sur les rapports de l’homme à Dieu, qui ont marqué de façon décisive le début du troisième millénaire. Nombre de chercheurs se penchent à nouveau sur les rapports entre la raison et la foi, entre la création artistique et la philosophie – des thèmes essentiels de réflexion dans l’œuvre de Chestov et de Jankélévitch – . L’influence que la pensée de Chestov a eue sur les écrivains aussi bien que sur les philosophes français du siècle dernier (à partir de Fondane, Gide, Camus, Malraux, jusqu’à Deleuze et Yves Bonnefoy) témoigne de la pérennité de son approche paradoxale qui préfigure par endroits l’étroite relation établie entre l’écriture littéraire et l’écriture philosophique dans l’œuvre des penseurs post-modernes (tels que Blanchot, Derrida, et Deleuze entre autres).

Précurseur influent des thèmes existentialistes, le philosophe d’origine russe, Léon Chestov a élaboré une critique radicale de la connaissance rationnelle et de l’éthique du point de vue de l’existence individuelle. Connu en particulier pour l’originalité de ses études comparatives sur Tolstoï, Nietzsche et Dostoïevski, Chestov a défini sa conception comme une ‘philosophie de la tragédie’. L’herméneutique philosophique de l’oeuvre littéraire chez Chestov a été ultérieurement développée et disséminée à travers les écrits de son disciple d’origine roumaine, Benjamin Fondane, philosophe, mais aussi poète, cinéaste et homme de théâtre. Les deux auteurs ont élaboré une des premières et des plus cohérentes critiques de la phénoménologie d’Husserl en France. La « philosophie de la tragédie » et les notions qui y sont associées, en particulier celle de « révolte » et de vérité existentielle, ont exercé une influence durable sur nombre d’écrivains et de philosophes réputés, dont Georges Bataille, André Gide, André Malraux, Albert Camus et Emmanuel Lévinas.

Vladimir Jankélévitch, pour sa part, est né à Bourges en 1903 dans une famille d’intellectuels russes immigrés en France. Il obtient son agrégation de philosophie à la première place en 1926, après avoir été reçu à l’Ecole Normale Supérieure. De 1927 à 1932, il enseigne à l’Institut français de Prague et termine sa thèse de doctorat sur Schelling. Il débute sa carrière universitaire à Toulouse, puis à Lille. Sous l’occupation et le régime de Vichy, il perd en même temps que sa nationalité française, son poste d’enseignant, mais se voit enfin offrir après la guerre la chaire de philosophie morale à la Sorbonne, qu’il occupera de 1951 à 1979. Musicien et musicologue (il est notamment l’auteur d’ouvrages sur Fauré, Ravel, Debussy et Liszt), sa réflexion est aussi bien philosophique qu’esthétique. Influencé par Bergson, à qui il a consacré son premier ouvrage, Jankélévitch a également développé une réflexion sur la conscience dans le temps. Procédant par variations autour de quelques thèmes dominants – le temps et la mort, la pureté et l’équivoque, la musique et l’ineffable – la philosophie de Jankélévitch s’efforce de retraduire, dans l’ordre du discours, la précarité de l’existence. C’est tout d’abord l’essence très fragile de la moralité qui retient l’attention du philosophe : la fugace intention morale n’est qu’un « Je-ne-sais-quoi», constamment menacé de déchéance, c’est-à-dire de chute dans l’impureté. Seul l’amour en effet, inestimable dans sa générosité infinie, confère une valeur à tout ce qui est. Apaisante et voluptueuse, la musique témoigne, elle aussi, de ce « presque-rien » – présence éloquente, innocence purifiante – qui est pourtant quelque chose d’essentiel. Expression de la « plénitude exaltante de l’être » en même temps qu’évocation de l’« irrévocable  », la musique constitue l’image exemplaire de la temporalité, c’est-à-dire de l’humaine condition. Car la vie, « parenthèse de rêverie dans la rhapsodie universelle », n’est peut-être qu’une « mélodie éphémère » découpée dans l’infini de la mort. Ce qui ne renvoie pourtant pas à son insignifiance ou à sa vanité : car le fait d’avoir vécu cette vie éphémère reste un fait éternel que ni la mort ni le désespoir ne peuvent annihiler.

Après une introduction générale par Françoise Schwab et Ramona Fotiade, présidentes des Sociétés Vladimir Jankélévitch et Léon Chestov, Françoise Schwab a présenté une communication intitulée « Jankélévitch et le sérieux – ressembler, dissembler » qui constitue une  synthèse du parcours de V. Jankélévitch. Elle a montré que face à la temporalité, l’attitude du « sérieux » constitue chez lui une approche paradoxale de la morale et du temps, et conduit à un engagement total de la personne dans l’amour. Elle a développé un parallèle entre les styles de Chestov et de Jankélévitch en soulignant qu’ils furent tous deux des penseurs de la limite, en particulier des limites de la rationalité, et de limites des modes de dire qui affrontent les confins de l’exprimable. Rappelant que Jankélévitch a avoué qu’il se sentit un certain temps « un Chestov réincarné », elle a montré que la thématique tragique apparaît également, à titre de confrontation métaphysique, chez les deux penseurs. Sa communication a souligné l’importance de l’approche morale chez Jankélévitch, avec les trois stades de l’aventure, de l’ennui et du sérieux.

Cette première communication a été suivie par celle de Jean-François Rey qui est entré de plein pied dans une confrontation entre les œuvres des deux penseurs avec « Athènes et Jérusalem : vivre et penser dans la tension ». Après avoir situé ces deux projets philosophiques dans l’horizon constitué par Blanchot, Lévinas et Léo Strauss, il a abordé le thème de la lutte chestovienne contre la nécessité et la contrainte. La possibilité même d’une philosophie judéo-chrétienne a été interrogée à partir de l’alternative radicale du chestovisme entre la raison et la foi, la nécessité et la liberté. Il a rappelé que pour Chestov l’éthique appartient aussi à la nécessité. Ainsi, la philosophie effectue un tournant à partir des grecs, le désespoir remplace l’étonnement aristotélicien. En ce sens est soulignée la filiation spirituelle du chestovisme et du luthérianisme.

Alexis Philonenko a effectué une méditation pleine d’ironie sur la fonction philosophique et critique du rire et de l’ironie chez Chestov. S’il a abordé les deux œuvres en parallèle, c’est pour mettre en opposition leurs  structures internes à la lumière de repères biographiques. Il a rappelé l’atmosphère des deux œuvres à l’aide de souvenirs personnels (Jean Wahl) tout en montrant que les deux penseurs ont effectué des itinéraires singuliers, en contrepoint relativement à l’esprit de leur époque : Chestov contre Husserl et Jankélévitch indépendant relativement aux modes de l’existentialisme et de la philosophie de Heidegger.

Toby Garfitt, avec une réflexion originale sur « Jean Grenier entre Chestov et Jankélévitch, l’instant, le choix, la création », a rappelé le rôle de Chestov pour son œuvre, en particulier du point de vue de son cercle d’intellectuels dans les années trente : Edmond Lambert, Louis Guilloux, Henri Gouhier, et de l’initiation philosophique de son jeune élève, Albert Camus. Toutefois, si Grenier se maintient avec prudence en deçà des grands défis chestoviens, il oriente plutôt sa problématique morale vers le choix, et non pas vers une alternative au sens de V. Jankélévitch. Toby Garfitt a retracé les grandes thématiques de Grenier : l’instant, l’expérience du néant, l’esthétique de la création, les voies médiatrices de l’art, de la peinture et de la poésie.

Isabelle de Montmollin dans « Jankélévitch face à l’absurde » a souligné que les deux penseurs se retrouvent dans l’esprit d’une musicalité conçue comme dépassement du rationnel. Elle a montré que le travail de création transcende les cadres d’une raison dogmatique en effectuant une réflexion sur la filiation avec la poétique de l’image et du « vrai lieu » d’Yves Bonnefoy. En cela, elle a effectué une mise en situation croisée à l’égard des thèmes platoniciens qui servent de contrepoint à Chestov et à Jankélévitch.

Nicolas Monseu a effectué une analyse des relations complexes entre Chestov et la phénoménologie husserlienne en montrant que les développements fondaniens ont été suscités par la lecture de Lévinas. Il a montré que l’opposition entre les projets philosophiques Chestov-Husserl est radicale mais qu’elle fut aussi dynamique pour l’œuvre chestovienne qui se déploie en opposition avec le projet d’une philosophie comme science des phénomènes.

Anna Yampolskaia a rapproché les thèmes du don et de l’échange chez Jankélévitch avec leurs analyses chez Lévinas et J. Derrida, posant la question centrale de la possibilité du pardon : elle a rappelé que chez Derrida le pardon est une transaction difficilement conciliable avec la tradition abrahamique.

Jacques Message a éclairé l’importance du « kairos » pour Chestov, effectuant un parallèle avec la pensée kierkegaardienne en rappelant que pour Chestov, l’éthique se fonde sur un « tu dois » et non sur un « je veux ». Il a mis en parallèle le thème de la réalité comme souffrance chez Chestov et les conditions réelles de la foi chez Chestov et chez Kierkegaard. En tant que spécialiste de Kierkegaard, il a offert un examen passionnant de la lecture chestovienne de Kierkegaard, soulignant sa force et ses limites interprétatives.

Andrius Valevicius a effectué, dans sa communication intitulée « Shakespeare et Brandes », un rappel de cette œuvre oubliée de Chestov, puis effectué une réflexion personnelle sur la place de Chestov dans son parcours d’éducateur au Canada, interrogeant la valeur pédagogique et pragmatique d’une philosophie si différente et si inclassable, montrant à la façon d’un philosophe « entrepreneur », qu’elle ne répond pas aux critères pragmatistes d’une philosophie positive et réaliste.

George Linsley Patison, dans une communication intitulée « Chestov, Kierkegaard and the God for Whom All things are Possible », a analysé les racines théologiques du chestovisme. La place première de l’attribut de la toute puissance divine chez Kierkegaard et Chestov doit-elle être pensée comme puissance de pardon ? Il a exploré ensuite les conceptions respectives du péché originel chez les deux penseurs avec leurs implications morales et théologiques.

Benjamin Guérin a interrogé la lecture de Kierkegaard et de Heidegger par Chestov et par Fondane, montrant les interactions subtiles entre les lectures croisées. Les lectures de Kierkegaard se modifient en fonction des positions polémiques à l’égard de Husserl et de Heidegger tandis que Alexandra Macintosh va, pour sa part, recontextualiser l’approche chestovienne et en particulier « Apothéose du déracinement », dans la perspective du romantisme russe.

Ramona Fotiade a ensuite comparé directement les pensées de la mort chez Chestov et chez Jankélévitch. Leurs approches diffèrent sensiblement puisque pour Chestov, il existe un dépassement des limites de la mort, tandis que chez Jankélévitch la mort, liée à l’abîme de l’Holocauste,  reste indépassable, tout en affirmant la vérité d’une vie que rien ne pourra par la suite effacer.

Olivier Salazar-Ferrer, avec « ses variations sur le silence et la nuit chez Jankélévitch » a développé en partant de l’ouvrage « Le Nocturne », une réflexion sur l’ascèse spirituelle du nocturne, ses affinités avec l’inexprimable, le silence et la musique ouvrant sur une autre temporalité qualitative.

Enfin Jürgen Brankel a approfondi le problème de l’éthique et du paradoxe chez Chestov et Jankélévitch, montrant que la source du paradoxe d’Abraham conduit le premier au thème de l’absurde.

Les débats nombreux et animés qui ont accompagné ces communications de façon formelle dans le cadre des conférences et des tables rondes ou de façon plus informelle entre participants ont permis de montrer toute la richesse des thèmes abordés, échanges stimulés par la disponibilité, l’énergie et la compétence du comité d’organisation de ce colloque. Au carrefour transdisciplinaire de la philosophie, de la littérature et de la musique, ces travaux et ces échanges ont ouvert aussi des perspectives sur les frontières des savoirs qui pourront être prolongées. Le cadre exceptionnel et la qualité internationale des spécialistes présents ont abouti à des travaux de synthèse particulièrement novateurs.

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