Le nouage du nous : technique et lien social

Liste des participants

Pierre-Marc de Biasi, Gérard Bellouin, Catherine Bertho-Lavenir, Daniel Bougnoux (organisateur), Robert Damien, Régis Debray (organisateur), Karine Douplitzky, Robert Dumas, Lorenz Engell, Michel Erman, Paolo Fabbri, Jean-Noël Gaudy, Pierre d’Huy, Antoine Lion, Jean-Louis Matharan, Jeffrey Melhman, Louise Merzeau, France Renucci, Maryvonne de Saint Pulgent, Noël de Saint Pulgent, Paul Soriano, Stéphane Spoiden, Michel Vauzelle, Thomas Weber

Compte-rendu

Le nouage du nous : technique et lien social
par Daniel Bougnoux et Régis Debray
25 – 29 août 2008

L’équipe des Cahiers de médiologie, devenus depuis 2004 la revue trimestrielle Médium, avait tenu en 2000 un colloque d’une semaine à Cerisy-la-Salle sur « Communiquer/transmettre ». Huit ans plus tard, les mêmes ont investi Les Treilles pour interroger plus spécifiquement la formation et l’entretien des « corps » sociaux : comment se constituent, et se maintiennent, un parti, une église, une équipe, un clan ou un « mouvement » ?… Ces questions recoupaient le numéro 12 de Médium, « Qu’est-ce qu’un chef ? », en complétant l’approche top-down par une vision  bottom-up ; et la revue invitait des non-médiologues venus des études littéraires, politiques ou historiques à confronter différents outils de recherche pour éclairer cette énigme partout renaissante : les individus aiment dire « nous », mais à quelles conditions, et dans quelles limites ?

Vingt-quatre conférenciers se sont donc succédé à un rythme soutenu, sur quatre jours. La première journée fut ouverte par Régis Debray, qui développa notamment la question des lieux (sacrés) du nous, donc de la prolifération des murs : les communautés pressées de s’affirmer mettent en marche une machine à exclure. La suite de ce mardi fut plus spécifiquement consacrée aux exemples littéraires : Daniel Bougnoux s’intéressa à « L’amour cellulaire » à travers le cas du couple Aragon-Elsa : pourquoi un grand parti, et son poète quasi officiel, eut-il recours au mythe amoureux pour mieux parachever la ferveur unitaire ? Jeffrey Melhman, venu de Boston University, s’intéressa ensuite aux romans de ses compatriotes, notamment « La Tache » de Philippe Roth, pour montrer dans le ressentiment anti-français un facteur d’intégration du nous américain. Pierre-Marc de Biasi s’empara de Flaubert, et des premières pages de Madame Bovary, qui montrent un « nous » scolaire évanouissant à l’âge industriel ; Jean-Noël Gaudy détailla le sentiment d’appartenance à travers divers romans, notamment Le Rivage des Syrtes ; et Michel Erman conclut cette première journée par une délectable randonnée à travers La Recherche du temps perdu et la mémorable injonction de Madame Verdurin, « Nous ferons clan ».

Le mercredi fut consacré aux « communautés restreintes » : Antoine Lion, lui-même dominicain, traita de la pérennité du couvent de Saint-Jacques fondé à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève en 1218 et « première démocratie occidentale » ; Paolo Fabbri débrouilla, non sans humour, quelques usages linguistiques du nous, intensif-extensif, puis s’intéressa à divers effondrements de son nouage dans la panique, ou dans les camps d’extermination, berceaux paradoxaux de l’Europe ; Robert Damien, en philosophe (sartrien) autant qu’ancien entraîneur de rugby, montra comment l’esprit vient à l’équipe, notamment à travers l’étape capitale des vestiaires, véritable alambic du nous intelligent et  matrice de la croyance, croissance, confiance indispensables sur le terrain… Catherine Bertho-Lavenir traita ensuite de son expérience des chorales, relayée par Maryvonne de Saint Pulgent qui évoqua l’orchestre, et surtout l’opéra, summum de complexité hiérarchique et organisationnelle ; la journée s’acheva avec la présentation, par France Renucci, des journaux lycéens qui s’efforcent de construire entre interdiction et prescription une « conscience générationnelle ».

Le jeudi rassemblait les communications à caractère politique. Paul Soriano ouvrit la journée en s’intéressant à l’actuelle Ligue lombarde et à ses totems symboliques, menace de fragmentation pour l’Europe ; Gérard Belloin témoigna de son expérience du partage eux/nous au sein du parti communiste de la grande époque, qui ne plaisantait pas avec l’autorité de son énonciation ; Jean-Louis Matharan détailla quelques conditions contemporaines de l’accréditation : comment montrer le nous républicain, et empêcher que son médiateur (présidentiel) ne lui fasse écran ? Michel Vauzelle, président de la région PACA, résuma en début d’après-midi les difficultés d’un découpage administratif qui ne recouvre pas forcément un ensemble culturel ; puis  Noël de Saint Pulgent, lui-même inspecteur des finances, témoigna du rôle des grands corps de l’État ; Stéphane Spoiden, de l’Université du Michigan, pesa les chances et les déboires de l’europhilie ou d’une communauté européenne émergente à géométrie très variable ; Robert Dumas conclut cette journée en confrontant, au sein de l’école, deux états du nous, primitif ou émancipé par l’institution.

Le vendredi enfin présenta deux extrêmes : les « communautés » organiques des bancs de poissons étudiées par Pierre d’Huy, exemple même d’un nous peu négociable (sous peine de mort) ; puis les nouages autrement flous, voire nuageux, des communautés éphémères ou virtuelles suscitées par les nouvelles technologies : Thomas Weber, venu de Berlin, étudia, en projetant plusieurs exemples, la dissolution postmoderne des grilles télévisuelles et des communautés de récepteurs qui pouvaient s’y accrocher ; Lorenz Engell, de l’Université de Weimar, traita plus spécifiquement de la télécommande, qui transforme un « nous-vision » en « nous-sélection » ; Karine Douplitzky s’intéressa, à travers le passage d’un World Wide Web à un Global Giant Graph, aux formations sociales émergentes sur la toile ; Louise Merzeau enfin exposa avec sa compétence coutumière, les nouveaux partages de l’espace public numérique, où l’on ne peut pas ne pas faire trace…

La journée se conclut par un bilan d’une heure sur la terrasse, présenté par Daniel Bougnoux, Louise Merzeau et Paul Soriano – qu’est-ce que chacun avait principalement retenu de ces quatre jours ? – suivi d’un échange animé avec l’ensemble des participants.

Cet ensemble refondu a servi de base au numéro double n° 20-21 de Médium : « Nous »

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