La philosophie de l’esprit et les théories de la signification

Liste des participants

Cécile de Bary, Jean-François Bordron, Per Aage Brandt, Jérôme Collin, Lionel Hager, Anne Hénault (Organisateur), Jean-Claude Pariente (Organisateur), François Rivenc, Philippe de Rouilhan, John R. Searle, Henriette de Vitry

Compte-rendu

Philosophie de l’esprit et théorie de la signification
Anne Hénault, Jean-Claude Pariente
14-18 juin 2004

La notion de signification, qui se trouve au cœur des recherches sémiotiques, s’est toujours révélée rebelle aux analyses qu’on a essayé d’en donner. C’est pourquoi le colloque se proposait d’offrir aux participants, qui appartenaient à des disciplines différentes, l’occasion de confronter leurs vues sur les conditions de possibilité d’une sémiotique en général.
Si l’on ne tient pas compte de l’ordre chronologique des communications présentées, on peut les regrouper par thèmes en disant que quatre orateurs (J.-F. Bordron, P.-A. Brandt, J. Collin et A. Hénault) ont traité de questions de sémiotique, et que J.-C. Pariente, F. Rivenc et P. de Rouilhan ont développé une perspective logique en sémantique. J. Searle, grand théoricien des actes de langages,   a pour sa part traité de la fonction du langage dans la constitution des faits sociaux.
J.F Bordron a traité de Signification et perception. Le propos central est de montrer quelles sont, selon un certain point de vue sémiotique, les conditions nécessaires pour que l’on puisse parler de signification.
1- On résume brièvement les théories de la signification de Peirce et Saussure et on expose ce que l’on pense être les inconvénients de chacune.
2- On introduit l’idée selon laquelle la sémiotique doit être comprise comme une théorie du discours qui essaie d’articuler les trois composantes essentielles d’une production de sens : le plan d’expression, le plan de l’instance énonçante et son articulation intersubjective, le plan mondain. L’intérêt de cette tripartition ne réside pas dans une séparation entre des ordres qui seraient ontologiquement distincts (ce qui peut être par ailleurs l’objet d’une véritable question) mais dans le dispositif lui-même en tant qu’il requiert pour toute sémiotique une triple articulation. Si on oublie l’une d’entre elles, on passe à côté du fonctionnement réel d’un langage (et de toute autre sémiotique).
3- Un exemple de procès sémiotique est pris dans la perception. A partir d’une critique de l’analyse classique du noème de la perception tel que l’a conçu Husserl, on fait l’hypothèse que ce noème n’est pas à entendre comme le sens fregeen mais comme un plan d’expression. On reprend l’analyse de la perception, en s’inspirant en particulier du premier chapitre de Matière et Mémoire de Bergson et on essaie de montrer en quel sens il s’agit d’un procès sémiotique tel que défini en (2).
P.-A. Brandt s’est interrogé sur les fondements de L’Analyse sémio-cognitive du sens. Posant d’abord que l’esprit humain (the human Mind) entretient un rapport privilégié au sens (Meaning), dans la mesure où ce qui fait sens (makes sense) peut constituer à la fois un contenu mental et un contenu d’expression – donc à la fois un sens cognitif et un signifié sémiotique, il souligne que ce sens permet d’une part d’articuler un croire portant sur le réel et d’autre part de nourrir un texte poétique dont la sémantique reste immanente à l’objet linguistique.
Cela semble être possible du fait d’un certain nombre de principes de structuration sémio-cognitive, dont les suivants : l’organisation du monde vécu (Lebenswelt) en domaines sémantiques référentiels, interculturellement et phénoménologiquement stables ; l’organisation de l’énonciation en mécanisme de délégation d’espaces mentaux (space delegation) et de modalisation énonciative ; la structuration processuelle des réseaux d’espaces mentaux avec leurs intégrations conceptuelles et opérations de schématisation. Ces principes pourraient faire partie de l’ensemble de facteurs qui, dans l’esprit humain, permet de distinguer du « sens » et de le saisir intentionnellement, dans un cadre virtuel, comme un réel sui generis, qui appelle une recherche spécifique, sémiotique et linguistique, autant qu’une réflexion philosophique portant sur la « place » du sens dans le réel.
J. Collin a étudié concrètement L’Expérience de l’aspectualité en musique en illustrant son propos d’extraits d’œuvres musicales. L’analyse sémiotique d’un corpus de quatre œuvres d’époques et de styles différents a permis d’y repérer une organisation aspectuelle équivalente ; après avoir fait l’expérience de la ponctualité par la succession de pièces brèves et closes, l’auditeur va pouvoir éprouver la durativité et l’absence de terminativité dans une très longue pièce finale, et donner ainsi sens à des recueils qui auraient pu lui apparaître sinon totalement déséquilibrés. Les œuvres étudiées étaient J.-S. Bach : Partita en ré m.; L.van Beethoven : Quatuor n°13 ; G. Mahler : le Chant de la terre ; Fr. Bayle : Camera oscura.
Anne Hénault s’est déclarée frappée par le fait que la sémiotique tarde à trouver et à faire reconnaître sa place parmi les disciplines auxquelles elle est reliée. Tout se passe comme si elle se voyait maintenue, par tacite reconduction, dans un espace cognitif intermédiaire, dans quelque limbe incertain qui autorise les disciplines  plus anciennement établies – logique, linguistique,   épistémologie, philosophies diverses – à esquiver tous débats explicites avec les chercheurs qui ont entrepris de constituer la théorie des significations. Il y a certes quelques notables exceptions, dont les grands dialogues Greimas/Ricoeur qui ont marqué les années 80, mais, dans l’ensemble, tout se passe comme si la validité de l’acte explicatif sémiotique était vouée à demeurer suspecte faute de cette interrationalité qui surgit  des débats  structurés et critiques,   menés entre chercheurs confirmés.
C’est la raison pour laquelle Anne Hénault  souhaiterait pouvoir considérer cette  rencontre  2004 aux Treilles comme la première d’une série de séminaires interdisciplinaires réunissant successivement, dans ce contexte particulièrement favorable, des représentants éminents des diverses disciplines jouxtant les problématiques sémiotiques. Elle se félicite particulièrement de ce que cette session 2004 a pour organisateur philosophe, le très exigeant épistémologue qu’est Jean-Claude Pariente. Ce sont en effet ses travaux sur la linguistique de Port-Royal à l’âge classique et son ouvrage général sur l’épistémologie des sciences humaines (Le langage et l’individuel) qui, à cette date, ont permis les avancées les plus fécondes, dans le comparatisme épistémologique susceptible d’indexer, les unes par rapport aux autres, les diverses sciences humaines qui ont si fortement marqué la pensée du XX° siècle.
Anne Hénault adresse alors à Jean-Claude Pariente un certain nombre de questions   visant à vérifier les enseignements qu’elle  a cru pouvoir tirer de ses ouvrages lors de la rédaction de son Histoire de la sémiotique.
La sémiotique européenne – et tout particulièrement celle de l’Ecole de Paris – se démarque drastiquement de la philosophie et répute illégitime toute tentative d’assimilation de ses travaux à un système spéculatif. Elle considère qu’elle est déjà parvenue à se constituer comme discipline autonome et qu’elle est, elle-même, l’instrument exclusif de sa réalisation, la seule source authentique de sa propre rationalité. Si donc, aujourd’hui, la sémiotique part en quête d’une  légalisation  de son statut dans la communauté  scientifique, elle le fait  en préservant soigneusement son indépendance vis-à-vis des autres régions du savoir. Ceci ne peut être obtenu que si la sémiotique parvient à faire entendre, d’une manière apodictique, ce qui fonde sa nouveauté et sa capacité de réaliser des découvertes, mais, d’un autre côté, elle ne sera pas jugée au nom d’une norme rationnelle déontique, dans la mesure où elle se veut une investigation scientifique qui s’en tient à un donné difficilement cerné dont elle extrait des faits laborieusement repérés comme pertinents. C’est de cette manière que le sémioticien entend se tenir rigoureusement sur le terrain de l’observation et de l’expérience, qui lui a été ouvert dès lors qu’elle a su délimiter son objet.
La sémiotique européenne peut souhaiter, dans l’immédiat, parvenir à faire entendre ce qu’elle considère comme son véritable postulat d’Euclide, le concept de  forme du contenu, pressenti par Saussure et soumis à une élaboration originale, d’abord par les travaux théoriques des cercles linguistiques de Copenhague (1928-1950), puis par les analyses concrètes de l’Ecole de Paris (1959 à nos jours). Ce concept, littéralement forgé par la seule sémiotique, et donc radicalement nouveau, est très précisément ce qui trace la frontière entre attitude sémiotique et attitude philosophique.
A bien des égards, les échanges virtuels de la sémiotique avec l’épistémologie philosophique, ne sont pas sans rappeler l’étrange relation intellectuelle entretenue par les deux illustres Viennois, Freud et Wittgenstein.  On renverra ici au texte de J. Bouveresse, Philosophie, mythologie et pseudo-science. Wittgenstein, lecteur de Freud et aux questions qu’incessamment, l’auteur du Tractatus se croyait en droit d’adresser à la psychanalyse: « Y a-t-il là création d’un domaine nouveau de savoir? « (op.cit. p.9) ; »Y a-t-il là véritablement découverte? (ibid. p.39). La sémiotique considère qu’elle a désormais des acquis  suffisants pour  commencer à  s’expliquer sur tous ces points .
J.-C. Pariente a proposé une perspective historique sur les problèmes de la signification en examinant les rapports entre Langage et signification à Port-Royal. Il a tenté de montrer comment la Logique de Port-Royal (1662) avait vu sa théorie de la signification et, simultanément, sa philosophie de l’esprit s’enrichir et se nuancer sous l’effet des problèmes qu’elles rencontraient peu à peu pour interpréter différents types d’énoncés. L’analyse des énoncés élémentaires, du type S est P, est compatible avec une représentation très simple selon laquelle l’esprit fonctionne sur la base d’une relation biunivoque entre mot et idée. Cette représentation révèle ses insuffisances quand on aborde des énoncés plus complexes, tels que ceux dans lesquels figurent des déictiques ou ceux qui comprennent une description définie à valeur référentielle. Avec les premiers, Port-Royal découvre que l’interprétation ne peut se faire que si l’on tient compte par exemple de la situation du locuteur dans l’espace, de sa proximité plus ou moins grande par rapport à tel ou tel objet. Avec les seconds, il faut disposer d’éléments d’information empruntés au contexte du discours ou aux intentions du locuteur pour déterminer la référence qu’il accorde à une description. Dans les deux cas, il cesse d’y avoir relation biunivoque entre mots et idées. Du même coup, la théorie de l’esprit perd sa simplicité première : il faut admettre que cet esprit est porté par un corps qui occupe une certaine situation dans le monde ; il faut tenir compte de la temporalité propre au discours, et même doter l’esprit d’une certaine épaisseur historique. Philosophie de l’esprit et analyse de la signification révèlent par là leur interdépendance
F. Rivenc a donné dans Quine et l’affaire Cicéron une étude des positions de Quine vis-à-vis des attitudes propositionnelles, qui met à la fois en relief l’évolution de ces positions et le rôle joué dans cette évolution par la considération des modalités logiques. Les phénomènes sémantiques curieux qui affectent les énoncés de croyance, i.e. les énoncés décrivant les croyances d’un sujet, ou lui attribuant des croyances sur la base de son comportement verbal et non-verbal, sont susceptibles de rendre manifestes quelques-unes des contraintes qui pèsent sur toute analyse des valeurs sémantiques des parties composantes de ces énoncés – en particulier les parties composantes qui suivent les expressions du type « … croit que … ». On doit à Frege, à l’époque moderne, l’accent mis sur cette idée, et à Russell l’esquisse d’une théorie des attitudes propositionnelles.
La question de la croyance n’est donc pas abordée ici pour elle-même, comme un chapitre de philosophie de l’esprit, mais seulement du point de vue de la théorie sémantique, c’est-à-dire de l’étude des « contenus » exprimés par des phrases en contexte. C’est dans ce cadre que sont présentés les positions et les arguments de Quine concernant les attitudes : problèmes avec la substitution des identiques et la quantification, distinction des interprétations de re et de dicto de la croyance, discussion d’un certain principe d’exportation, abandon final de la croyance de re.
Les analyses des modalités logiques ont été pour Quine paradigmatiques pour son approche des attitudes. En conclusion, on discute donc des relations entre deux programmes distincts, celui des « logiques épistémiques » et celui de la « sémantique des attitudes » qui ne conçoivent pas de la même manière leur proximité avec la logique modale.
Ph. de Rouilhan a tenté, dans ses Remarques sur une logique du contenu à mi-chemin entre Frege et Russell de définir les principes d’une logique mixte, qui emprunte à la fois à Frege et à Russell pour assurer au contenu un statut satisfaisant. Dans leur analyse logique du contenu des expressions et, corrélativement, des modalités aléthiques ou épistémiques, les philosophes du siècle dernier ont en effet diversement emprunté à Frege et à Russell, que ce soit pour le traitement des descriptions définies ou pour celui des noms propres et des expressions indexicales.
Plus soucieux de proposer un panorama des grandes options a priori possibles que de fidélité historique et exégétique, Ph. de Rouilhan propose un parcours purement rationnel qui mène d’une logique à la Frege à une logique à la Russell, au cours duquel il fait un sort à une certaine  logique du contenu à mi-chemin entre Frege et Russell, qu’il appelle la  logique mixte.
L’idée de la logique mixte est de faire droit aux indications de la grammaire sur deux points simultanément : d’un côté, avec Frege et contre Russell, reconnaître les descriptions définies comme termes singuliers, et, de l’autre, avec Russell et contre Frege, reconnaître l’expression adverbiale des modalités, comme le fait la logique modale proprement dite (expression de Quine). La logique mixte s’approche de ce but en adoptant les thèses de la  nouvelle théorie de la référence (Geach, Donnellan, Kripke, Kaplan, Putnam) pour les noms propres et les indexicaux, mais elle ne l’atteint pas tout à fait, dans la mesure où l’expression adverbiale des modalités n’y trouve place que sur un mode simulatoire. (Il y a bien une logique qui réussit parfaitement ce tour de force, c’est la logique neutre, à la Carnap, mais c’est au prix de sacrifices que la plupart trouveraient insupportables).
Le parcours proposé n’est pas sans rappeler celui de Kaplan dans son article classique, How to Russell a Frege-Church (1975). Soulignant certaines différences, notamment le fait que, pour l’essentiel, Kaplan restait fidèle au paradigme de la sémantique des mondes possibles, et n’envisageait en conséquence au titre d’intensions que ce qu’on appellera de simples intensions, Ph. de Rouilhan s’en affranchit résolument pour contempler, comme le faisaient déjà Frege et Russell, ce qu’il appelle, selon une terminologie inspirée de Cresswell, des hyperintensions.
Il n’est pas clair que la logique mixte jouisse de privilèges tels qu’il faille la préférer à ses rivales, mais il ne fait aucun doute qu’elle mérite d’être retenue comme une troisième voie possible entre celles qu’ouvrirent, il y a environ un siècle, les deux pères fondateurs de la logique moderne.
Les représentants de la logique ont ainsi présenté un échantillon de réflexions allant de l’âge classique à la période contemporaine, et mis en évidence quelques difficultés spécifiques auxquelles la logique se heurte dans son rapport avec les langues naturelles considérées d’un point de vue grammatical et linguistique.
J. Searle est revenu, quant à lui, dans un exposé intitulé Le langage et la construction de la société sur la place centrale que le langage occupe dans la vie de la société, en tant qu’il est la matrice commune de toutes les institutions qui en assurent la cohésion. Distinguant les domaines dans lesquels la réalité matérielle des objets est essentielle, de ceux dans lesquels ce sont les représentations qui sont essentielles, il range la société dans la deuxième catégorie, et il note que les fondateurs de la sociologie (Durkheim et Weber entre autres) n’ont pas donné de théorie du langage. Or les formes spécifiquement humaines de la réalité sociale – la réalité de choses telles que la monnaie, la propriété, le gouvernement ou le mariage – sont essentiellement constituées dans et par le langage, car leur efficacité repose sur le statut qui leur est attribué, et le langage est indispensable pour ces attributions. Cela s’explique par le fait que de telles réalités existent seulement dans la mesure où elles sont représentées comme existantes, et, pour les représenter comme telles, on doit disposer de quelque forme de symbolisme apparentée au langage. Ces réalités institutionnelles dépendent de pouvoirs déontiques, les pouvoirs des droits, des devoirs, des obligations, des autorités, etc. Ces pouvoirs institutionnels sont le ciment qui maintient l’unité de la société, et le langage est la structure institutionnelle fondamentale.
Très animée, la discussion générale a eu l’intérêt de mettre nettement en évidence les divergences entre les perspectives que prennent sur le langage sémioticiens, logiciens et pragmaticiens. Les premiers ont souvent jugé artificiels les problèmes que soulèvent les seconds, par exemple les problèmes que pose la substitution des identiques dans un énoncé de croyance. Pour les sémioticiens, ces problèmes ne se posent que parce que les logiciens travaillent sur des énoncés isolés, coupés de tout contexte et privés de référence à leur énonciateur : il suffirait selon eux de rendre aux énoncés leur relation naturelle à un contexte et à un énonciateur pour voir s’évanouir les problèmes liés à l’opacité référentielle. Pour eux la question est de savoir jusqu’à quel point il est possible de faire une théorie du langage sans théorie de l’énonciation. Mais les logiciens ont soutenu que, même s’il est vrai que la logique étudie des énoncés qu’elle isole par principe de tout contexte et de tout énonciateur, les problèmes qu’elle se pose ne sont pas pour autant de simples artefacts ; ils ont en outre fait remarquer qu’il arrive aussi aux grammairiens, quand ils s’interrogent sur la correction d’un énoncé, de le faire sans tenir compte du contexte ni de l’énonciateur.
On voit par là que le centre de gravité des débats s’est trouvé être à la rencontre entre une sémantique fondée sur une théorie logique de la référence, une pragmatique élargissant son domaine jusqu’à la compréhension des phénomènes institutionnels et une sémiotique se définissant essentiellement comme une théorie du discours.
Ces rencontres ont fait apparaître, comme en creux, les apories suscitées par les rapports du langage à l’imagination et à la sensibilité. Il nous semble en résulter la nécessité d’un prolongement de la discussion avec d’autres disciplines qui ont ouvert des perspectives nouvelles à ces recherches (sciences cognitives en particulier).

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