Georges Duby, portrait de l’historien en ses archives

Liste des participants

Mathieu Arnoux, Philippe Artières, Antoine de Baecque, David Bates, Patrick Boucheron (organisateur), Cécile Caby, Jacques Dalarun (organisateur), Hélène Débax, Benoît Marpeau, Florian Mazel, Piroska Nagy, Yann Potin, Michel Zink.

Benoît Marpeau Mathieu Arnoux Yann Potin Florian Mazel Antoine de Baecque Philippe Artières Jacques Dalarun Cécile Caby Hélène Débax Piroska Nagy Patrick Boucheron Michel Zink David Bates

Compte-rendu

Georges Duby, portrait de l’historien en ses archives
par Patrick Boucheron et Jacques Dalarun
31 mai – 5 juin 2010

Programme de recherche collective organisé par
Patrick Boucheron (MCF Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, IUF)
Jacques Dalarun (Directeur de recherche au CNRS, IRHT)

La journée du mardi 1er juin 2010, jour d’ouverture du séminaire, devait être consacrée aux premières œuvres de Georges Duby, de la thèse de doctorat sur La société aux XIe et XIIe siècles dans la région mâconnaise à la grande synthèse sur L’économie rurale et la vie des campagnes. L’absence d’archives au sujet de cette dernière dans le dépôt de l’IMEC a conduit Florian Mazel à se concentrer sur la seule thèse. Le propos a porté sur quatre points :
– en premier lieu, une présentation analytique des quatre boîtes (DBY 24 à 27) contenant les matériaux de la thèse, dont l’enquête menée par Yann Potin et Philippe Artières a montré qu’ils avaient été versés à l’IMEC de manière impromptue (donc sans avoir été préparés par les légataires). Cette analyse a permis de distinguer différentes strates de dossiers, témoignant de plusieurs étapes intellectuelles successives, et de dresser le constat d’importantes lacunes (les unes en amont, liées à la rareté des fiches de dépouillement du recueil de Bernard et Bruel, les autres en aval, liées à l’absence de traces de la phase de rédaction).
– en deuxième lieu, le choix et l’élaboration du sujet, le point sur lequel l’apport des archives de l’IMEC est sans doute le plus riche. Ont été mises en relief les durables hésitations de Georges Duby sur l’ampleur chronologique et le sujet exact de sa thèse, contrastant avec le choix précoce de la monographie régionale. L’influence de Marc Bloch et de Charles-Edmond Perrin confirme la vision rétrospective transmise par L’histoire continue, mais les archives suggèrent aussi le rôle non négligeable de Lucien Febvre et plus encore de Jean Déniau, dont témoigne en particulier une extraordinaire lettre fondatrice datée du 13 juillet 1943.
– en troisième lieu, les pratiques savantes, examinées à partir des dossiers de travail. On a souligné le rôle des dossiers locaux et familiaux, enracinés dans un long XIIIe siècle (une période demeurée finalement hors de la thèse), pour maîtriser l’humus social à l’échelle régionale, et plus encore le rôle de la cartographie et de la mise en plan pour prendre possession de l’espace et accompagner l’élaboration de la pensée. La comparaison ponctuelle d’un extrait de plan et d’un passage de la thèse a permis, en outre, de montrer le décalage entre l’ampleur du substrat érudit (que les historiens récents ont tendance à dénier à G. Duby) et la production du texte, un décalage qui reflète un choix précoce et volontaire (peut-être lié à l’influence de Lucien Febvre) en faveur du « décollage » du récit historique par rapport au soubassement savant.
– en dernier lieu, la conceptualisation et l’émergence de l’idée d’une rupture forte autour des années 980-1030, dont on sait qu’elle assura la fortune historiographique de la thèse jusqu’aux années 1980-1990. Au regard des archives, le primat du politique et du judiciaire, qui figure au fondement de cette idée, n’apparaît que tardivement et l’on ne peut que regretter l’absence de dossier sur l’article décisif sur les institutions judiciaires bourguignonnes des Xe-XIe siècles paru dans Le Moyen Âge en 1946-1947. Peut-être les archives complémentaires déposées en 1998 à la Maison méditerranéenne des Sciences de l’Homme à Aix-en-Provence (tirés à part annotés à la bibliothèque de l’UMR Telemme, fiches et papiers divers issus de l’ancien bureau de Georges Duby à la faculté des Lettres) permettront-elles d’aller un peu plus loin en ce domaine ?
L’après-midi, après un temps consacré aux discussions de la présentation de la matinée, fut occupée par les interventions d’Hélène Débax, David Bates et Mathieu Arnoux. Hélène Débax étudia la place de la féodalité (au sens traditionnel d’institutions féodo-vassaliques) dans la thèse de Duby, soulignant à la fois la marginalité de la thématique et la dépendance de Duby à l’égard des travaux les plus conformistes des historiens du droit. David Bates exposa la réception des premiers travaux de Duby dans le monde anglophone, mettant en relief la vigueur de leur impact en Angleterre, en particulier dans le domaine de l’histoire économique. Enfin, Mathieu Arnoux présenta l’évolution des conceptions de Duby en matière de croissance économique entre la thèse et Guerriers et paysans, soulignant le passage d’un modèle « schumpétérien » à un modèle anthropologique.

La journée du mercredi 2 juin 2010 était dédiée au thème Georges Duby. Les femmes, les sources, le récit. La matinée a été consacrée à la présentation, par Jacques Dalarun, des archives de l’IMEC relatives au sujet abordé, avec plusieurs plages de débat scandant la présentation. Après avoir lancé l’intrigue de son exposé (pourquoi Georges Duby écrit-il, dans Le chevalier, la femme et le prêtre, p. 22 : « L’événement que je viens de raconter à la manière des historiens anciens ne m’intéresse pas en soi ») et avoir rappelé l’ensemble des écrits publiés par Georges Duby, de 1967 à 1996, ayant trait à l’histoire de la famille, de la parenté, du mariage, de l’amour, des femmes, Jacques Dalarun a étudié la genèse des trois seuls livres relatifs à ce thème : Les procès de Jeanne d’Arc (1973), Le chevalier, la femme et le prêtre (1981) et Dames du XIIe siècle (1995-1996).
Sur le premier ouvrage, a été établie, grâce à l’étude des brouillons, la répartition des tâches entre les coauteurs, Andrée et Georges Duby ; une lettre de Pierre Nora, réclamant une conclusion plus étoffée – demande à laquelle Georges Duby obtempère aussitôt – a confirmé le rôle des éditeurs dans son œuvre. Le chevalier, la femme et le prêtre a une généalogie complexe, puisque l’ouvrage est précédé d’une communication à Spolète sur le même thème (1976) et une série de quatre conférences à Baltimore donnant naissance à un ouvrage anglais, Medieval Marriage (1978). L’enquête dans les archives de l’IMEC a permis de saisir que Georges Duby a traité ces thèmes « féminins » dès son séminaire de 1958-1959 à Aix-en-Provence, qu’il a repris les mêmes dossiers et notes pour son séminaire du Collège de France en 1976-1977, écrivant en parallèle la communication de Spolète et les conférences américaines. Le tapuscrit français de l’ouvrage anglais, ainsi que certains passages du cours dactylographié de 1979-1980, sont remployés dans le premier jet de Le chevalier, la femme et le prêtre, dont on peut trouver jusqu’à six états rédactionnels. Les trois volumes de Dames du XIIe siècle ont été publiés alors que Georges Duby avait quitté le Collège de France, même s’il y remploie des dossiers traités dans les cours de 1983 à 1991. Délaissant les transcriptions dactylographiées de ses cours, il revient au cahier d’écolier, mais rode aussi certains chapitres dans la presse quotidienne italienne ou dans ses nombreuses conférences, consignées sous forme de fiches. L’étude de ses notes sur la Vita de Juette, lue dans les Acta sanctorum, prouve que ces trois volumes sans notes reposent néanmoins sur des lectures très approfondies des sources.
L’après-midi a été consacrée aux interventions de Cécile Caby, Michel Zink et Piroska Nagy, elles-mêmes suivies de discussions. Cécile Caby s’est intéressée à la communication de Spolète et au Medieval Marriage, qui a curieusement reçu une traduction italienne, alors qu’il est inédit en français ; elle a suivi le thème de l’hérésie jusque dans Le chevalier, la femme et le prêtre. Dans ce même ouvrage, Michel Zink a examiné de très près le chapitre intitulé « Littérature », un sujet que Georges Duby ne fait qu’effleurer, refusant tout témoignage de la subjectivité amoureuse masculine. Enfin Piroska Nagy a exploré en détail la réception des ouvrages de Georges Duby consacrés à l’histoire des femmes aux États-Unis en particulier, au travers de comptes rendus où se ressent un subtil mélange de reconnaissance et d’agacement.

La journée du jeudi 3 juin 2010 avait pour thème La lettre, la voix, l’image et débuta par le rapport de Patrick Boucheron, exposant quelques résultats de l’enquête dans les fonds de l’IMEC. Le point de départ de la réflexion était le suivant : lors d’un travail précédent, qui avait été exposé au cours du séminaire organisé aux Treilles en juin 2007 sur « Moyen Âge et Renaissance au Collège de France », on avait cru pouvoir décrire le fonctionnement de ce que Georges Duby appelle, dans L’histoire continue, son « engrenage », et qui consiste à faire du séminaire le ban d’essai du cours, et du cours le brouillon du livre à venir(1). Ainsi, suivant les traces manuscrites des notes de séminaire devenant fiches de cours, et leur retranscription tapuscrite servant d’avant-texte aux manuscrits des livres, on pouvait comprendre comment l’historien n’avait cessé d’écrire sur ce dont il avait parlé.
Cette fabrique du texte connaît deux exceptions majeures, pour lesquelles l’enseignement ne précède pas l’écriture : les écrits, nombreux, dans lesquels Georges Duby raconte sinon sa vie, du moins sa méthode ; les textes, tout aussi nombreux, sur l’art médiéval ou contemporain. Dans les deux cas, il est question de la voix (qui s’y pose différemment) et de l’image — de soi-même ou du monde. Le premier ensemble documentaire présenté concerne notamment les brouillons de L’histoire continue et de la contribution de Georges Duby aux Essais d’égo-histoire. Il révèle à la fois les embarras de la mémoire, les difficultés stylistiques à rompre ses routines d’écriture et le rapport complexe qui s’établit entre la sociologie implicite qui préside à la description des origines familiales de l’historien et son analyse de la société féodale. L’analyse d’une première version inédite de l’égo-histoire de Georges Duby, bien plus littéraire et, d’une certaine manière, plus intime que celle qui fut publiée, démontre que les hésitations qu’elle met en scène (et notamment sur le fait que l’historien s’est d’abord raconté à la troisième personne du singulier) ne sont pas feintes.
Un tendance similaire à la « désécriture » s’observe dans le passage, également documenté par des dossiers de l’IMEC, des volumes d’art parus chez Skira en 1966-1967 au Temps des cathédrales (1976), ce livre inspirant lui-même la fameuse série télévisée L’Europe des cathédrales (1978) dont le commentaire fut ensuite publié en volume sous le titre L’Europe au Moyen Âge (1981). La confrontation entre différents états du texte et sa mise en voix à travers le commentaire filmé de Georges Duby permet de mieux saisir les spécificités d’une pensée de l’image, et en images, chez l’historien. Cela amène sans doute à réévaluer l’apport de la réflexion de Duby à la sociologie historique de la production artistique au Moyen Âge, mais aussi l’importance globale de la scénarisation dans la mise en intrigue de l’historien — déjà perceptible dans ce chef d’œuvre qu’est Saint Bernard. L’art cistercien (1976).
C’est ce désir de cinéma de Georges Duby qu’Antoine de Baecque a ensuite analysé, à partir de deux projets inaboutis. Le premier concernait l’adaptation cinématographique du Dimanche de Bouvines, prévue pour être filmée au début des années 1980 par le réalisateur hongrois Miklós Jancsó d’après un scénario de Serge July (interviewé pour l’occasion). Après son abandon en 1984, un second projet prend le relais : une série de six émissions télévisées sur les croisades, dont l’IMEC conserve le scénario original et les dossiers préparatoires. Leur analyse permet, encore une fois, de saisir l’historien au travail — de la sélection de ses sources, de la recherche des images et de la mise en intrigue de son récit — révélant la tentation cinéphile de Georges Duby, attiré vers les « formes cinématographiques de l’histoire » en tant qu’elles lui permettaient d’approcher l’art de la dramatisation qu’il considérait essentiel à son métier.

La journée du vendredi 4 juin, avait pour thème Duby archiviste de lui-même. Elle a été ouverte par une intervention de Benoît Marpeau, historien à l’Université de Caen, et spécialiste de l’histoire contemporaine de l’édition. En revenant sur le rapport de Georges Duby à « ses » éditeurs, au travers notamment des sept boîtes afférentes du fonds de l’IMEC, Benoît Marpeau a ainsi proposé une vue cavalière de l’œuvre éditée de l’historien, en revenant à nouveau sur la sollicitation créative des éditeurs, Pierre Nora au premier chef. Dès 1963, ce dernier rencontre Georges Duby pour la collection « Archives » qu’il venait de créer chez Julliard, en lui proposant un recueil de textes sur l’An mil (paru en 1967), avant de lui commander en novembre 1968, deux ans avant l’élection au Collège de France, le futur Dimanche de Bouvines, destiné à la collection « Les 30 journées qui ont fait la France », dont l’image est alors encore fortement tributaire des échos de l’« histoire-bataille ». La lettre de commande est tout à fait efficace : Pierre Nora attire Georges Duby en lui indiquant que c’est plutôt un article des Annales consacré à la jeunesse chevaleresque qui l’a convaincu de lui faire cette proposition. L’habileté de l’éditeur se révèle surtout en 1973, « année Duby » par excellence, qui voit Gallimard lancer pas moins de trois ouvrages de l’historien, très différents les uns des autres, depuis le Procès de Jeanne d’Arc (voir ci-dessus), le Dimanche de Bouvines et Guerriers et Paysans, texte destiné -au départ en anglais- à une histoire économique de l’Europe. À cette « trilogie », pour reprendre l’expression de Pierre Nora lui-même, s’ajoute par ailleurs le recueil d’articles Hommes et Structures du Moyen Âge, paru chez Mouton la même année. Benoît Marpeau conclut en montrant combien Georges Duby a pu accorder attention à ses interventions éditoriales jusqu’à la fin de sa vie, diversifiant les maisons d’éditions pour lui-même, et défendant les droits de ses collaborateurs dans le cadre d’entreprises collectives.
Sous le titre L’archivage continue, Yann Potin, avec la collaboration de Philippe Artières, a tenté ensuite de dresser un panorama des multiples fonds Duby aujourd’hui conservés dans des institutions publiques, en accordant une importance particulière à la structuration du fonds de l’IMEC, déposé après décembre 2003, et traité et classé par cette institution depuis lors. En confrontant les différents lieux et rythmes de travail de l’historien aux multiples espaces d’accumulation de ses « archives » et bibliothèques, de la maison du Tholonet à la rue des Écoles en passant par la faculté d’Aix, Yann Potin a tenté d’évaluer la représentativité des fonds les uns par rapport aux autres, en insistant sur le rôle décisif d’Andrée et Catherine Duby sur la répartition actuelle des ensembles. Hormis un essai de typologie documentaire et une analyse des provenances des papiers de l’IMEC, essentiellement consacrés à son activité de professeur au Collège de France, et concernant de ce fait pour l’essentiel la période postérieure à 1970, il s’agissait également de suivre l’itinéraire et le contenu d’une grande partie de la bibliothèque de travail de l’historien, dont une part essentielle a été donnée par sa veuve, en plusieurs « versements », à la bibliothèque de la MMSH d’Aix-en-Provence à partir de 1998. À cet ensemble s’ajoutent plus de 80 boîtes de tirés à part, conservés dans la même bibliothèque, dont le responsable, Olivier Dubois, a pu rendre l’accès possible par l’actualisation du catalogue. Ces livres et tirés à part sont souvent accompagnés d’envois, de dédicaces mais aussi de notes de lecture, qui indiquent la grande diversité des sources de travail et d’inspiration méthodologique de l’historien.
La préservation et la ré-identification récente, grâce à l’intermédiaire de Damien Boquet et Piroska Nagy, au sein des locaux du laboratoire Telemme à la même MMSH d’Aix, d’un meuble contenant une partie des papiers de fonction de Georges Duby avant 1970, ont permis à Yann Potin, par les bons soins de Marie-Françoise Attard et de Jean-Marie Guillon, directeur du laboratoire, à l’occasion d’un bref séjour précédant la rencontre des Treilles, d’envisager la constitution des multiples fonds Duby sous un autre angle. La présence à la MMSH des dossiers de suivi des étudiants, de certaines correspondances professionnelles, ainsi que de fichiers de travail (notamment ceux correspondant à l’ouvrage de 1962 sur L’économie rurale et la vie des campagnes) ouvre de multiples perspectives sur l’activité entretenue à Aix avant et au-delà l’élection au Collège. Cet état des lieux s’achève par la nécessité d’envisager l’élaboration d’une sorte d’instrument de travail global permettant de montrer et de faire agir la complémentarité des multiples « fonds Duby ».
Le rapport de Yann Potin, discuté par Philippe Artières, qui a proposé de nombreux contrepoints et comparaisons avec d’autres fonds d’archives relevant des sciences sociales (Michel Foucault notamment), a enfin été suivi par une longue discussion collective sur la richesse inédite des « archives » de l’historien, et sur les multiples pistes, études et projets historiographiques qui pourraient prendre appui sur les formidables matériaux ainsi préservés. Décision a été prise de déposer une demande à la Fondation des Treilles pour pouvoir à nouveau profiter de sa féconde hospitalité au printemps 2012.

(1) Depuis, publié sous le titre : « La lettre et la voix : aperçus sur le destin littéraire des cours de Georges Duby au Collège de France à travers le témoignage des manuscrits conservés à l’IMEC », Le Moyen Âge, CXV-3/4, 2009, p. 487-528.
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