“Dialogue de fonds” (par Claire Riffard)

Venue aux Treilles pour travailler à l’élaboration patiente d’un ouvrage sur les livres et les rêves d’un homme au destin d’exception, le poète malgache Rabearivelo, j’ai été accueillie ici par les rêves et les livres d’autres figures incroyables. Et ce séjour de dix jours, que j’imaginais vivre dans une austère solitude, s’est transformé en un dialogue ininterrompu avec ces créateurs de monde.

Que je m’explique : j’ai été invitée pour mettre au point, dans le calme et la concentration, l’édition critique d’un long chapitre (800 pages de journal intime) contenu dans un volume plus épais encore, le Tome 1 des Œuvres complètes de Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937). J’apportais avec moi, outre une vive curiosité pour ce Domaine, les manuscrits et imprimés sur lesquels travailler, dans la limite de ce que pouvait avaler ma valise. Et me voici, dès l’abord, introduite dans une merveilleuse bibliothèque garnie de livres jusqu’au plafond, baignée d’une lumière douce et balayée d’un rayon de soleil malicieux. Au centre de laquelle, les œuvres de mon poète, commandées avant mon arrivée par Valérie Dubec en signe de bienvenue !

De ce moment, je n’ai cessé d’être ici accompagnée par les livres : les journaux de Gide, de Barthes, de Juliet… tous disponibles à la bibliothèque, lus en contrepoint de mon travail, et que je transportais dans mon petit panier à victuailles comme un glanage de saison ; les ouvrages déposés au petit bonheur dans la bibliothèque miniature de la maison des Sondes (Un Hampaté Bâ feuilleté le soir, Les Essais de Montaigne, une brochure sur l’abbaye du Thoronet qui me rappela Fernand Pouillon et ses Pierres Sauvages…) ; ceux surtout du fonds Jean Schlumberger de Barjeantane.

Là, les rêves rejoignent les livres. Pour accéder à cette bibliothèque stockée au sous-sol de la maison d’Anne Schlumberger, on prend l’une de ces routes fatiguées de soleil qui serpentent à travers le domaine. On longe ici un champ de lavande piqueté d’oliviers, là une colline où le chêne vert, très en verve, voudrait faire la loi… mais la main du jardinier veille à l’équilibre de toutes choses, s’appuyant ponctuellement sur le cyprès pour structurer le paysage (comme un « trait architectural », dirait Anne Schlumberger). Son rêve d’un lieu bucolique (au sens virgilien), propice aux rencontres intellectuelles, trouve ici sa vérité.

Et comme la fondation des Treilles a bien fait d’acheter le fonds Schlumberger ! La bibliothèque de Jean Schlumberger, qui fut entre autres le premier directeur de la NRF (1909-1911), est à peu de chose près la bibliothèque idéale de Rabearivelo ! Celle dont il aurait voulu disposer et dont il chercha toute sa vie à constituer une amorce, par des commandes boulimiques confiées aux libraires parisiens par l’intermédiaire du Courrier Colonial :

« 22/2/35. Jour de courrier – d’arrivée – et aussi de départ, mais j’ai pris l’habitude de n’écrire qu’au dernier moment : donc j’ai encore près d’une semaine devant moi.

Avalanche d’imprimés. Et dire que je n’ai même pas encore eu le temps de finir Fontainas, Yanette [Delétang-Tardif], etc. ! Mais je dévorerai à la première occasion le Capasso que je viens de recevoir. –

Dans mon courrier de ce matin, entre autres, un court mais combien sensible message de Valery Larbaud. Quelle joie ! »

Cette bibliothèque de Rabearivelo, jamais achevée, puis dispersée après sa mort par les aléas du temps, je la retrouve ici telle que dans ses rêves : riche de tous les périodiques qu’il affectionnait : les Cahiers du Sud, les Nouvelles Littéraires, Esprit, Le Mercure Universel…, de l’actualité des parutions de son époque en matière poétique, romanesque et critique…

J’ai pu, dans ce fonds inespéré, vérifier quelques références pour mon édition critique :

 – Cahiers du Sud, août 1933, la « Lettre d’Egypte » de Yergath,

– Cahiers du Sud, novembre 1933, « extrait d’un cahier » de Renéville et « apprentissage du silence » de Daumal.

– Mais surtout Peinture de Madagascar, de Pierre Camo, ouvrage duquel Rabearivelo avait extrait une citation qui me restait jusqu’alors énigmatique :

« 8/12/33. Lu du même [Maurice Martin du Gard], mais dans les Nouvelles Littéraires, en éditorial, trois imposantes colonnes de premières impressions sur Madagascar.

Rarement tant de belles choses auront été faites et réalisées en l’honneur de ce pays ! Tout y est divin : le ton comme la forme, et je ne sais ce que j’aimerai le mieux du voyageur qui a su si bien voir et de l’écrivain qui a su si bien… écrire !

J’ai remarqué, entre parenthèses, que Martin du Gard a pris une image à Camo : « battus des vents » – et, ma foi, il avait raison[1].

Ou bien ce phénomène si caractéristique des Hauts-Plateaux imériniens s’est-il spontanément offert à notre ami ? Ce qui témoignerait mieux encore à son honneur. Honneur d’écrivain. Probité professionnelle – comme on dit. »

Me promenant entre les rayonnages, je me trouvais plongée dans l’exacte atmosphère intellectuelle de l’époque qui fut celle, la même, de Schlumberger et de Rabearivelo.

Je n’étais pas la seule dans les caves de Barjeantane : le très célinien Sami Tchak y consultait, jubilant, le fac-similé du manuscrit de Voyage au bout de la nuit, cependant que Laurent Gayard y poursuivait des recherches sur « Le rôle de la NRF dans l’histoire intellectuelle française… ». Nos dialogues ont éclairé certaines allusions du journal de Rabearivelo : à la querelle entre le Journal des Poètes et le groupe surréaliste, à son admiration ambiguë pour Gide, dont toutes les œuvres sont disponibles aux Treilles, et qui ont été relues avec assiduité à cette période par les résidents ! Ah, Paludes !

Dont, pour méditer sur les rêves et les livres du domaine des Treilles, voici un court extrait  (Paludes, éd. Gallimard, 1973, p. 132) :

«  – Je sens que je vais sangloter tout à l’heure. Il me semble que je porte toujours Paludes avec moi. — Paludes n’ennuiera personne autant que moi-même…

– Si vous le laissiez, me dit-elle.

– Angèle ! Angèle, vous ne comprenez pas ! Je le laisse ici ; je le trouve là ; je le retrouve partout ; la vue des autres m’en obsède et ce petit voyage ne m’aura pas délivré. — Nous n’usons pas notre mélancolie, à refaire chaque jour nos hiers nous n’usons pas nos maladies, nous n’y usons rien que nous-mêmes, et perdons chaque jour la force. — Quelles prolongations du passé ! — J’ai peur de la mort, chère Angèle. — Ne pourrons-nous jamais poser rien hors du temps — que nous ne soyons obligés de refaire. — Quelque œuvre enfin qui n’ait plus besoin de nous pour durer. — Mais de tout ce que nous faisons, rien ne dure sitôt que nous ne l’entretenons plus. »

Rien ne dure sitôt que nous ne l’entretenons plus…

Claire RIFFARD (avril 2013)

 

[1] Pierre Camo : Peinture de Madagascar, Éditions Emile-Paul Frères, Paris, 1928, p. 80 : « La température, quoique malsaine, y est agréable, en raison de cette illusion d’un autre climat que nous valent un hiver véritable, battu des vents froids, et un été rafraîchi par les pluies d’orage ».

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