Comportement et mode de vie des chasseurs acheuléens du site de Terra Amata (Nice, Alpes-Maritimes)

Participants :

Anna-Paola Anzidei, Grazia-Marie Bulgarelli, Dominique Cauche, Eugenio Cerilli, Elisabeth Fauquembergue, Sophie Grégoire, Samir Khatib, Henry de Lumley (organiser), Marie-Antoinette de Lumley, Federica Marano, Anne-Marie Moigne, Brunella Muttillo, Olivier Notter, Maria-Rita Palombo, Guy Pollet, Elena Rossoni-Notter, Bertrand Roussel, Ernesto Santucci, Carlo Tozzi, Patricia Valensi

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Comportement et mode de vie des chasseurs acheuléens du site de Terra Amata, Nice, Alpes-Maritimes.
Comparaison avec les cultures acheuléennes de la péninsule italienne
par Henry de Lumley
24 – 29 mars 2014

Review (in French) :

Le séminaire sur le comportement et le mode de vie des chasseurs du site de Terra Amata, à Nice, il y a 400 000 ans, s’est tenu à la Fondation des Treilles du 24 au 29 mars 2014. Il réunissait des chercheurs français et italiens de différentes institutions. Les participants ont présenté leurs travaux de recherche à la suite de quoi des discussions autour des comportements des premiers européens étaient organisées. Les participants français ont ainsi retracé l’histoire de ce fabuleux gisement niçois qu’est le site de Terra Amata, sur lequel ont été mis au jour des foyers aménagés qui sont parmi les plus anciens au monde. Au bord de mer, à l’embouchure du fleuve le Paillon, les hommes ont installé des huttes à proximité des marécages qui servaient de lieu de piégeage aux éléphants antiques. Les participants italiens ont présenté différents gisements de la même période mettant en évidence le même comportement humain : les hommes, même très bons chasseurs, étaient à l’occasion charognards, et venaient prélever de la viande sur des éléphants morts, embourbés dans les vases.

Mots-clés : Prehistory, Lower Paleolithic, bifaces, elephants, habitat, environment

Compte rendu :

Le séminaire s’intitulant « Comportement et mode de vie des chasseurs du site de Terra Amata, à Nice, il y a 400 000 ans » s’est tenu à la Fondation des Treilles durant la semaine du 24 au 29 mars 2014. Il réunissait des préhistoriens français et italiens de différentes institutions. Une demi-journée sera consacrée à la visite du musée de Préhistoire de Quinson, dans les Alpes-de-Haute Provence.

L’objectif de ce séminaire était d’appréhender le comportement et le mode de vie des populations préhistoriques très anciennes (à culture à bifaces dites « acheuléenne ») dans le sud-est de la France et dans la péninsule italienne, avec comme trame principale le site acheuléen de Terra Amata à Nice. Le séminaire a ainsi consisté à présenter plusieurs communications sur le gisement préhistorique niçois, entrecoupées par des présentations de sites italiens de même culture acheuléenne, tels que La Polledrara ou Castel di Guido. Plusieurs disciplines ont été abordées pour comprendre le comportement et le mode de vie des premiers européens : géologie, géomorphologie, datations absolues, faunes et flores, paléoclimat, industries lithiques et gîtes de matière première, mode d’acquisition de nourriture (chasse ou charognage) et traitement des animaux, fonction des gisements (habitat, site de piégeage, site de boucherie, etc.).

Le séminaire débute avec la présentation générale du site de Terra Amata, par Henry de LUMLEY (Institut de Paléontologie Humaine de Paris), qui avait organisé les fouilles de sauvetage du gisement en 1966. Le gisement est situé au bord de mer, dans une petite crique à l’embouchure du fleuve le Paillon. Plusieurs occupations humaines datées entre 400 000 ans et 380 000 ans ont été mises en évidence. Le gisement est connu internationalement car il a également livré des foyers aménagés parmi les plus anciens au monde. Certains niveaux représentent d’anciens cordons littoraux sur lesquels les Homo heidelbergensis se sont arrêtés pour tailler des galets de la plage ; d’autres niveaux correspondent à de véritables campements saisonniers avec constructions de huttes, à proximité des marécages qui servaient de lieu de piégeage aux éléphants antiques.

Henry de LUMLEY rappelle qu’une importante monographie en 5 tomes est en cours : trois tomes ont déjà été publiés sous les éditions CNRS (Tome I : historique, géologie, datations, Tome II : faune, restes humains, Tome III : répartition spatiale des objets), le tome IV consacré aux industries lithiques est en cours de publication. Concernant le tome V, Henry de LUMLEY invite les participants du séminaire des Treilles à publier dans ce dernier ouvrage qui sera axé sur le comportement et le mode de vie des acheuléens.

Anna Paola ANZIDEI (Soprintendenza Archeologica di Roma) a présenté une longue communication sur le site exceptionnel de la Polledrara dans le bassin de Rome. Ce gisement s’étend sur 900 m² de surface et correspond à un ancien environnement fluvio-lacustre daté de 310 à 325 000 ans. Des marécages avec de grandes zones boueuses ont piégé naturellement de nombreux animaux : aurochs, éléphants antiques, cerfs, rhinocéros, buffles, sangliers, chevaux, macaques, etc. La présence de l’Homme (Homo heidelbergensis) est attestée par une dent de lait et par plusieurs outils taillés (choppers, racloirs, etc.). La présentation du site s’est poursuivie avec les communications de Federica MARANO (Université de la Sapienza, Rome) et Ernesto SANTUCCI (Rome) qui nous ont exposé l’histoire (la taphonomie) des carcasses d’éléphants associées aux industries. Les Hommes ont pratiqué des activités de charognage sur l’éléphant  et les industries ont servi à découper la viande. Les os longs et notamment les fémurs ont été fracturés. Certains fragments osseux ont servi comme matière première pour fabriquer des outils.

A la fin de ces communications, Olivier NOTTER (Musée d’Anthropologie Préhistorique de Monaco) rappelle qu’il n’y a pas de bifaces à la Polledrara contrairement au site de Terra Amata, ce qui pourrait souligner que ces outils n’étaient pas utiles pour dépecer les éléphants.

Deux communications sur le site de Terra Amata se sont poursuivies lors de cette première journée de séminaire. Samir KHATIB (Laboratoire départemental de Préhistoire du Lazaret) a présenté le contexte général du site, la mise en place des dépôts (par le vent, par les tempêtes, etc.) et a exposé en particulier la succession des plages fossiles existant sur les collines niçoises et qui contribuent par leur altitude à bien dater le site de Terra Amata. La faune de grands mammifères, présentée par Patricia VALENSI (Musée de Préhistoire de Tourrette-Levens), comprend huit espèces tempérées avec notamment plusieurs individus d’éléphant antique, cerf, aurochs, sanglier et quelques rares éléments de daim, rhinocéros de prairie et tahr. Les Hommes de Terra Amata ont chassé le cerf et probablement quelques aurochs. Ils ont rapporté des têtes de sanglier pour en extraire les canines afin de les utiliser. Ils ont utilisé les marécages du Paillon pour piéger les éléphants et rapporté au campement des carcasses d’éléphanteaux. Contrairement à la Polledrara qui correspond au site de piégeage, de charognage et de boucherie, le site de Terra Amata se définit comme une succession de campements saisonniers, de lieux de vie, où l’Homme est à la fois chasseur et charognard.

Des discussions s’en suivent au sujet du daim de Terra Amata, rapporté à Dama cf. clactoniana. Henry de LUMLEY rappelle que ce gisement est proche chronologiquement de celui de Tautavel, où a été défini Dama roberti. Maria-Rita PALOMBO apporte quelques critiques sur cette dernière espèce et souligne que l’attribution spécifique au daim de Clacton est la plus cohérente à Terra Amata par rapport à l’âge du gisement.

Anne-Marie MOIGNE souligne que d’une part le chasseur spécialisé en une espèce et d’autre part, celui qui est capable de chasser plusieurs espèces, pratiquent des stratégies différentes, mais qu’il n’y a pas de degré de cognition plus élevé chez le chasseur spécialisé.

La première journée de travail se termine avec la communication de Maria-Rita PALOMBO (Université de la Sapienza, Rome), sur la dynamique des faunes de grands mammifères en Europe. L’objectif étant de placer les faunes de Terra Amata dans un cadre biostratigraphique général. La paléontologue rappelle que les changements fauniques sont liés à plusieurs facteurs (tectoniques, climatiques, environnementales, etc.) et peuvent être mis en évidence par l’arrivée de certains taxons en Europe occidentale, venus d’Afrique ou d’Asie. Au sein de cette dynamique faunique, le site de Terra Amata se place bien dans la deuxième partie du Pléistocène moyen, proche des faunes espagnoles de Torralba et Ambrona (stade isotopique 11) et des faunes italiennes plus récentes de Castel di Guido, La Polledrara, etc. (stade isotopique 9).

Au cours des deuxième et troisième jours de séminaire, les participants ont présenté les industries lithiques et les matières premières utilisées à Terra Amata, en liaison avec les occupations du site. Dominique CAUCHE (Laboratoire départemental de Préhistoire du Lazaret) a présenté le macro-outillage façonné sur galets, par les Hommes de Terra Amata. Des galets entiers ont servi de percuteur pour la taille des outils mais aussi pour fracturer les os des animaux pour en extraire la moelle. De nombreux galets ont été aménagés comme outils, ce sont les choppers, chopping-tools, pics, bifaces et hachereaux. De nombreux remontages entre le galet aménagé et les éclats de façonnage montrent que les Hommes ont débité la pierre sur place. Installés sur les plages de galets ou sur la dune à proximité de la plage, ils avaient à leur disposition tout le nécessaire pour confectionner leur gros outillage. Olivier NOTTER (Musée d’anthropologie préhistorique de Monaco) a mis en évidence plusieurs stratégies de débitage de la pierre, qui caractérisent cette culture acheuléenne. Elena ROSSONI-NOTTER (Musée d’anthropologie préhistorique de Monaco) a présenté le petit outillage ou outillage sur éclat.

Guy POLLET (Nîmes) a présenté sous la forme d’analyses spatiales, les deux grands types d’occupations humaines mis en évidence à Terra Amata, et qui se répètent à plusieurs reprises : des occupations bien structurées avec fonds de hutte, riches en matériel archéologique et des fréquentations de cordons littoraux qui se traduisent par la présence de matériel archéologique plus diffus. Bertrand ROUSSEL (Musée municipal de Terra Amata) a montré que les assemblages lithiques sont différents selon le mode d’occupation du site. Sur les cordons littoraux, les hommes ont débité des galets de plage et façonné des outils peu élaborés (choppers primaires). Sur les habitats structurés, les choppers sont plus élaborés, il y a une proportion d’outils sur éclats et des éclats en quantité plus importante. Elena ROSSONI-NOTTER a présenté l’évolution des aires de circulation qui deviennent de plus en plus importantes avec une stratégie d’approvisionnement organisée dans cette région provenço-ligure, depuis l’Acheuléen jusqu’au Paléolithique supérieur. S’en suivent des discussions entre les participants, sur les aires de circulation qui sont importantes chez les Hommes modernes, avec apport aussi de matière première pour l’art (stéatite, ocre, coquillages, etc.) qui indiquent probablement des échanges entre populations.

Dans la communication suivante, Sophie GREGOIRE (EPCC, Tautavel) souligne qu’à Terra Amata, il s’agit d’une exploitation locale des matières premières avec apport ponctuel de 30 à 50 km (zone éloignée) témoignant de la mobilité logistique. Terra Amata correspond à un site spécialisé, de courte durée, traduisant une mobilité logistique saisonnière d’une partie du groupe et non pas résidentiel. La dernière communication sur Terra Amata est celle de Marie-Antoinette de LUMLEY (Institut de Paléontologie Humaine, Paris) qui présente une incisive de lait humaine découverte dans les dépôts de la dune et une empreinte de pied conservée dans le sable et qui permet d’évaluer la taille de l’individu, à environ 1,60 mètre.

Des discussions s’en sont suivies sur les mobilités des populations préhistoriques. Maria-Rita Palombo souligne que plusieurs gisements se situe à proximité de sources de galets (exemple Torre in Pietra).  Anne-Marie MOIGNE cite également l’Arago et la Polledrara, mais souligne en revanche, qu’à Orgnac, les sources de galets sont lointaines. Pour Olivier NOTTER, même si la présence de matière première contribue à la récurrence des occupations, l’implantation de l’Homme sur un site n’est pas forcément dictée par les gites de matière première, car ils ont une capacité d’adaptation. Pour Grazia-Maria BULGARELLI (Soprintendenza ai Museo Nazionale Luigi Pigorini, Rome), l’alimentation et l’eau sont les facteurs essentiels pour une implantation, la matière première peut être emportée. Henry de LUMLEY rappelle que ces groupes humains de Terra Amata venaient s’installer toujours au même endroit, car le site correspondait à une petite crique, proche d’une source d’eau douce, au pied de falaises, et près des marécages, servant de piège aux grands mammifères.

La dernière journée est essentiellement consacrée aux sites italiens de même période que Terra Amata. Elle débute par la communication d’Anna Paola ANZIDEI et Grazia-Maria BULGARELLI qui ont présenté une réflexion sur les activités de subsistance des acheuléens en fonction de l’environnement, avec des occupations très anciennes à Venosa, Notarchirico. A Roccamonfina, des traces de pas humains ont été mis en évidence, comme à Terra Amata.

Plusieurs gisements ont livré notamment des industries sur os d’éléphants. Brunella MUTTILLO (Universiti degli Studi di Ferrara) a présenté un nouveau gisement acheuléen d’Italie : Guado San Nicolas, à Isernia, contemporain du site de Terra Amata. Le gisement a livré une abondante production de bifaces et a enregistré l’apparition du débitage levallois, contrairement au gisement niçois. Le gisement est défini comme un site d’habitat. Pour Carlo Tozzi, il s’agit plutôt d’un palimpseste, avec plusieurs passages des Hommes. D’autres participants italiens soulignent que le site est probablement plus récent que le stade 11. Carlo TOZZI (Universita di Pisa) a ensuite présenté plus d’une trentaine de gisements du Pléistocène moyen, comprenant de la faune et de l’industrie. Certains gisements n’ont pas livré de bifaces (Isernia, Loreto, Polledrara, Visogliano, etc.). L’éléphant est une espèce habituelle dans les gisements italiens et joue un rôle important dans l’alimentation des Hommes du Paléolithique. Des stries de boucherie et des fractures sur os ont été observés sur les os de ces animaux. Patricia VALENSI demande pourquoi ce comportement de charognage sur les éléphants piégés dans les marécages apparaît fréquent durant le Paléolithique inférieur européen. Pour l’Italie, Maria Rita PALOMBO répond qu’entre les stades 10 et 6, les activités volcaniques ont entraîné des changements géologiques et de paysage entraînant notamment la formation de lacs avec une végétation importante. Les dépôts connus en Italie pour ces périodes- là sont tous des interglaciaires. La composition faunique change selon les gisements, liée probablement à la dynamique des faunes. Les sites correspondent soit à des dépôts de bord de rivière (Torre in Pietra), soit à des situations de marécages (Castel di Guido, Polledrara) entraînant des piégeages naturels pour les animaux. Le type de végétation est important pour expliquer la présence des éléphants, mais c’est une espèce très flexible vis-à-vis de son biotope.

Les communications se poursuivent avec celle d’Anne-Marie MOIGNE (EPCC Tautavel) sur l’utilisation des ossements de très grands herbivores au Paléolithique inférieur, avec notamment des retouchoirs sur os (Arago, Cagny-l’Epinette, Orgnac), et des grandes esquilles taillées (Arago) ainsi que des mandibules de rhinocéros ayant servi de percuteur (Arago). Des discussions sont faites avec le seul retouchoir sur os mis en évidence à Terra Amata par Patricia VALENSI, et surtout sur les nombreuses canines de sanglier utilisées comme racloirs.

Concernant l’ocre récolté à Terra Amata, les participants reconnaissent qu’il s’agit d’une collecte exceptionnelle car les plus anciennes utilisations attestées de l’ocre se situeraient en Italie chez les Hommes modernes, dans les dépôts aurignaciens de Fumane.

Une discussion s’engage entre les participants au sujet des foyers. Il n’y a pas de foyers organisés dans les gisements du Pléistocène moyen en Italie. Carlo TOZZI l’explique par le fait, que par rapport à Terra Amata, la plupart des sites italiens sont des sites de charognage et non des sites d’habitat. Cela peut-être aussi lié à la date du gisement, comme à Isernia, qui présente une organisation de l’habitat, mais le feu n’avait pas été domestiqué par ces populations.

Au nom de tous les participants enchantés de leur séjour à la fondation des Treilles, Henry de LUMLEY remercie la Fondation pour son accueil chaleureux et son organisation.

Anna-Paola Anzidei Federica Marano Elena Rossoni-Notter Eugenio Cerilli Marie-Antoinette de Lumley Grazia-Maria Bulgarelli Henry de Lumley Olivier Notter Patricia Valensi Elisabeth Fauquemberg Maria-Rita Palombo Brunella Muttillo Carlo Tozzi Dominique Cauche Sophie Grégoire Guy Pollet Anne-Marie Moigne Ernesto Santucci Bertrand Roussel Samir Khatib
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