Clouds at the Turning of Eras, from the last years of the Enlightenment through the twilight of Romanticism

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Les nuages sont aujourd’hui au cœur du débat sur le réchauffement climatique ; les sciences et technologies de l’information et de la communication inventent l’ « informatique en nuage » ; les « chasseurs de nuages » soumettent leurs clichés à la Cloud Appreciation Society : le nuage est moderne. Depuis quelques années, suivant les voies ouvertes par Hubert Damisch et Michel Serres, historiens de l’art et de la littérature, philosophes et historiens des sciences se sont également emparés du sujet. Il était temps de rassembler les chercheurs qui travaillent sur le nuage et y voient un objet propre à croiser les disciplines. Rencontre circonscrite à un moment historique essentiel : celui qui lie le siècle des Lumières au romantisme et à son crépuscule, fin XIXe. S’y joue le tournant du classicisme à la modernité, avant que les deux grands domaines de la science et de l’art ne se séparent.

Liste des participants :

Jean Baechler, Karine Becker, Thierry Belleguic, Fabienne Bercegol, Dominique de Font-Réaulx, Pierre Glaudes (organisateur), André Guyaux, Marie-Catherine Huet-Brichard, Martine Kaufmann, Cornelia Klettke, Patrick Marot, David McCallam, Claude Reichler, Baldine Saint Girons, Martine Tabeaud, Carole Talon-Hugon, Anouchka Vasak-Chauvet (organisatrice), André Weber

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Les nuages, du tournant des Lumières au crépuscule du Romantisme (1760-1880) / Clouds at the Turning of Eras, from the last years of the Enlightenment through the twilight of Romanticism
par Pierre Glaudes et Anouchka Vasak-Chauvet
11 – 16 avril 2016

Résumé

Le nuage est au cœur de la science contemporaine, météorologie (question du réchauffement climatique), sciences de l’information (cloud informatique). Objet propre à croiser les disciplines et interroger les frontières, le nuage est moderne. Réunis à la Fondation des Treilles, des spécialistes de diverses disciplines – des littéraires, des philosophes, des historiens des sciences, une historienne de l’art, une musicologue, et une géographe-climatologue – ont abordé la question du nuage à un moment-clé de l’histoire occidentale : celui qui, du tournant des Lumières au crépuscule du romantisme, ouvre la modernité. S’y révèlent le double mouvement de laïcisation de la pensée et de permanence de l’irrationnel ou du mythe, le brouillage entre le sujet et le monde, et le travail des penseurs comme des artistes – écrivains, peintres, musiciens –, pour appréhender et dire (ou représenter) ce qui échappe.

Mots-clés : Nuage, météorologie, Lumières, romantisme, modernité

Compte rendu :

Les nuages ont suscité depuis quelques années de nombreux travaux de recherches au croisement de plusieurs disciplines relevant des sciences humaines, de la littérature et de l’esthétique. Le nuage est également devenu, ainsi que l’ont montré Karl Popper ou Michel Serres, et comme le révèle l’usage qui en est fait en informatique (cloud), un symbole de la modernité. Dans le débat sur le réchauffement climatique, le rôle des nuages apparaît comme un élément déterminant. Le nuage nous dit quelque chose de notre moderne rapport au monde, et c’est la période considérée, du tournant des Lumières au crépuscule du romantisme, qui ouvre cette modernité.

Les organisateurs du séminaire des Treilles, littéraires de formation, ont voulu déployer l’objet « nuage »  en mettant l’accent sur cette période charnière. Après le classicisme et les démarcations qu’il instaure, le  nuage devient, au fil des xviiie et xixe siècles, un objet propre à interroger les limites, notamment entre genres et disciplines, en science, dans la littérature et dans les arts.

Ce séminaire a réuni dix-neuf chercheurs en sciences humaines, dont un chercheur junior et cinq chercheurs étrangers : des littéraires spécialistes de la période, des philosophes, des historiens des sciences, ainsi qu’une historienne de l’art, une musicologue et une géographe-climatologue. Un autre chercheur junior était prévu dans le programme mais sa défection tardive, pour raisons personnelles, a privé les participants de sa contribution.

Après une mise au clair de la définition du nuage en météorologie par la géographe Martine Tabeaud, quatre orientations principales se sont dégagées de nos travaux et échanges. Elles correspondent à quatre plans d’interprétation : épistémologique, métaphysique ou existentiel, cognitif, esthétique.

Sur le plan épistémologique, l’époque considérée opère un double mouvement de démythification et de remythologisation du nuage. Bien que le philosophe Jean Baechler ait au préalable mis en évidence et cherché à expliquer la permanence anthropologique de la dimension irrationnelle métaphorisée par les nuées, il est apparu que les Lumières s’efforçaient de démythifier le nuage : l’Encyclopédie tend à évacuer ses références religieuses pour en faire un véhicule de la science (André Weber), et, dans les représentations picturales (Baldine Saint-Girons), le nuage cesse peu à peu d’être un élément manifestant le sacré pour devenir purement météorologique – ce qui n’exclut pas, au passage, qu’il revête une dimension ironique (le nuage de lait dans l’esquisse de Fragonard illustrant la fable de la Laitière et le pot au lait). Au tout début du xixe siècle, la classification de Howard, inspirée du système de Linné, prolonge ce travail d’intégration du nuage à la science, même si, en accueillant ces « airy nothings », elle s’oblige à interroger les limites et les catégories (Anouchka Vasak).

Mais le siècle des Lumières n’a pas manqué de réinvestir symboliquement le nuage : élément important de la théorie des climats dans la grande opposition Nord/Midi (Carole Talon-Hugon), le nuage conserve une dimension oraculaire par exemple dans les tableaux de la période révolutionnaire (David MacCallam), en manifestant les forces à l’œuvre dans l’histoire. À la fin du xixe siècle, les nuages séduisent des savants comme Élisée Reclus qui se tiennent à distance du positivisme (Martine Tabeaud), ou des écrivains comme Huysmans pour lesquels ils participent du réenchantement religieux (André Guyaux).

Sur un plan métaphysique, ontologique et existentiel, le nuage cristallise l’inquiétude moderne, et témoigne d’un nouveau rapport de l’homme au cosmos. « L’homme est chez lui dans les nuées », dit Victor Hugo, pour qui le nuage est ouverture sur l’imaginaire, dont il permet de réévaluer le statut ontologique, dans la mesure où il donne une substantialité (Marie-Catherine Huet Brichard). Le nuage exprime volontiers les tempêtes du moi, révélatrices du « mal du siècle », mais sa fonction varie d’un écrivain à l’autre. Dans Corinne de Madame de Staël, le nuage est la métaphore directrice qui traduit les variations des états d’âme et particulièrement les souffrances des personnages (Cornelia Klettke). Chez Senancour, il y a moins analogie entre le ciel et le moi que brouillage entre l’homme et l’univers, double indétermination du sens, affectant le moi et le cosmos (Patrick Marot). Dans Les Souffrances du jeune Werther de Goethe et Lenz de Büchner, les nuages, dramatisés, traduisent une rupture radicale, une « déchirure », entre le sujet et le monde (Claude Reichler). Si le nuage est chez Chateaubriand la métaphore privilégiée pour dire la fugacité d’une existence traversée par les orages de l’histoire, il peut aussi revêtir dans ses Mémoires une fonction ironique et critique du religieux (Fabienne Bercegol). Enfin, au crépuscule du romantisme, le nuage, lourd de ses valeurs cosmologiques et psychologiques, peut finalement traduire une opacification morbide, tragique même, entre l’homme et le monde (Pierre Glaudes).

Sur le plan cognitif, le nuage relève d’une pensée de la complexité, de la conjecture et de l’imprévisible, assumée et exploitée philosophiquement par Diderot (Thierry Belleguic). D’une façon générale, le nuage met en question les frontières rigides, les taxinomies rationalistes, les logiques déterministes, et notre période révèle sa fonction de continuum, notamment épistémologique, car il ne cesse d’interroger les discours qui tentent de le formaliser.

Sur un plan esthétique et poétique, le nuage contribue ainsi à l’invention d’un langage, à l’émergence d’une esthétique nouvelle qui cherche à fixer l’évanescent et le labile. Pour la littérature, Karin Becker a pu mettre en évidence, dans les tentatives des écrivains pour décrire les nuages, une « poétique de la liste » propre à saisir l’insaisissable. Pour la musique, Martine Kaufmann a étudié, en nous les faisant entendre, les moyens musicaux employés par les compositeurs, de Rameau à Berlioz, pour rendre les ciels tourmentés et lourds d’orages prêts à éclater. Pour la peinture et la photographie, Dominique de Font-Réaulx a montré la variété des réponses apportées par les artistes au défi du nuage, qui perturbe la représentation classique.

Jean Baechler Karine Becker Thierry Belleguic Fabienne Bercegol Dominique de Font-Réaulx Pierre Glaudes André Guyaux Marie-Catherine Huet-Brichard Martine Kaufmann Cornelia Klettke Patrick Marot David McCallam Claude Reichler Baldine Saint Girons Martine Tabeaud Carole Talon Hugon Anouchka Vasak-Chauvet André Weber Nuages, du tournant des Lumières au crépuscule du Romantisme - Fondation des Treilles - 2016
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