Chimie et Art

Rencontre d’artistes intéressés par les aspects scientifiques de leur art, et de chimistes intéressés par les aspects artistiques de leur science pour donner aux uns et aux autres l’envie de renforcer leurs connaissances de l’autre domaine.

Liste des participants

Luc Allemand, Marius Andruh, Philip Ball, Jap Boon, Emilie Chalmin, Katrien Keune, Marc Ledoux, Janusz Lewinski, Florence de Mèredieu, Jean-Pierre Mohen, Nadia Mösch-Zanetti, Guy Ourisson (1926 – 2006) (Organisateur), Beate Peiseler-Sutter, Jiri Pinkas, Alain Roche, Christel Roesky, Herbert W. Roesky (Organisateur), Francis Taulelle, Michel Verdaguer

Compte-rendu

Chimie et Art
par Guy Ourisson (26 mars 1926 – 3 novembre 2006) et Luc Allemand
20-25 mai 2005

Sous les auspices de l’Académie des Sciences
et de la Deutsche Akademie der Wissenschaften (Leopoldina)

Objectifs :
Faire siéger ensemble des artistes intéressés par les aspects scientifiques de leur art, et des chimistes intéressés par les aspects artistiques de leur science. Donner aux uns et aux autres l’envie de renforcer leurs connaissances de l’autre domaine.

Critères de succès ; auto-évaluation finale
La satisfaction affichée avec fougue par les participants est évidemment un des critères les plus évidents de réussite, mais il est évident également que la qualité exceptionnelle de l’accueil aux Treilles est de nature à rendre positive, pour des raisons extrinsèques, toute évaluation de la réunion elle-même. Un autre critère peut être trouvé dans l’assiduité aux sessions, malgré le temps radieux dont nous avons bénéficié. Craignant le risque de pécher par excès d’optimisme, j’ai clos le colloque par une séance d’évaluation. Au cours de celle-ci, les participants ont analysé leurs raisons d’être contents de leur participation à une réunion dont les objectifs se sont dessinés peu à peu, sans préméditation. Il est agréable de constater que tous les participants ont trouvé dans le programme de quoi justifier les journées « perdues » loin de leur lieu habituel de travail, et loin de leurs préoccupations professionnelles directes.

Les remarques suivantes ont été faites, pendant la discussion à ce sujet ou après :

  1. « Il n’était pas évident qu’une pareille « expérience chimique » puisse se dérouler sans explosion et avec un bon rendement… « 
  2.  « Le succès n’était pas garanti ; il est indéniable puisque tous les participants ont envie qu’il y ait un nouveau colloque, et souhaitent tous y participer »
  3.  « Il a été très important que participent pleinement de vrais professionnels des métiers de l’art comme Florence de Mèredieu, Katrien Keune, Jaap Boon, Alain Roche, Jean-Pierre Mohen ; ils auraient pu être plus nombreux. »
  4.  « Pour les chimistes du groupe, cela a été une surprise de devoir désormais renoncer à leur réflexe antérieur de considérer l’art comme nécessairement beau, ou même joli et décoratif. »
  5.  « Un nouveau colloque sur le même thème se justifierait ; il devrait avoir comme ambition de se terminer par un ou plusieurs projets de travail précis, à mener en collaboration. ».

Analyse des contributions

En introduction au colloque, G. Ourisson a fait remarquer que tous les participants, dans le résumé qu’ils avaient transmis ou au moins dans le titre qu’ils avaient proposé, avaient implicitement admis que « Art« , dans ce contexte, signifiait « Art graphique« . Des interactions existantes n’ont pas du tout été mentionnées, bien qu’elles soient pratiquées activement par d’éminents chimistes comme Roald Hoffmann (auréolé de son Prix Nobel) ou Carl Djerassi (qui aurait pu ou dû avoir la même distinction) : chimie et poésie, chimie et théâtre pour sûr – chimie et musique peut être? Une modification ultime du programme a permis de profiter de la présence aux Treilles d’un chimiste éminent, Pierre Laszlo, dont la production littéraire est impressionnante (quantitativement et qualitativement ; il a obtenu l’an dernier le Grand Prix de l’Information Scientifique de l’Académie des Sciences), qui nous a présenté les contraintes chimiques de l’art du céramiste. La proximité de Moustiers-Sainte Marie a donné à son propos une pertinence supplémentaire. Il aurait été intéressant de pouvoir rapprocher de cette contribution celles qui, dans un colloque antérieur (2001) ont été relatives à divers aspects de la chimie des solides (voir le rapport final correspondant).

Une contribution tout à fait orthogonale aux autres a été celle du Directeur du Département « Chimie » du CNRS, Marc Ledoux. Il a décrit la variété des modes d’intervention de son Département du CNRS dans le soutien scientifique aux études artistiques ou archéologiques. Le plus remarquable est évidemment l’existence du laboratoire CNRS/Ministère de la Culture sous la place du Carrousel. La participation du Directeur de ce Laboratoire, Jean-Pierre Mohen, a permis dans une session ultérieure une analyse détaillée de ses modes d’intervention, qui font appel aux techniques les plus modernes et les plus efficaces. Il a également montré dans son exposé quelques-uns des résultats les plus spectaculaires obtenues par le CRRMF (oh! la pupille des yeux du scribe!).

Dans le même esprit, Jaap Boon (qui a eu l’amabilité de préparer ses propres réflexions sur le Colloque) et Katrien Keune ont décrit des travaux réalisés dans le laboratoire d’Amsterdam que dirige le premier : le projet « Molart » est fondé sur un centre d’études physiques très bien équipé, et utilise les méthodes physiques les plus sophistiquées pour étudier la nature des dégradations subies par des œuvres d’art majeures, ou pour en corriger les dégradations accidentelles. Leur travail présente certaines analogies avec celui d’Alain Roche,  (on trouvera des éléments par Google, en précisant « peinture » avec Alain Roche, ce nom étant partagé avec un joueur de football , un pianiste, et quelques autres célébrités). L’exposé de « notre » Alain Roche était intéressant par les méthodes qu’il utilise pour identifier la nature des dégâts subis par diverses œuvres d’art, mais aussi parce qu’il exerce ce métier comme une profession libérale, et pas dans le cadre d’un « poste statutaire » ; c’est donc possible…

Emilie Chalmin, elle, jeune post-doc, étudie, avec toute la palette des méthodes physiques que les chimistes utilisent quotidiennement, les pigments qui ont servi aux hommes préhistoriques à décorer ne nombreuses grottes (Lascaux bien sûr, mais bien d’autres, en France et en Espagne). Oxydes de fer ou de manganèse, ou charbons, de diverses provenances, purs ou en mélange, plus ou moins soumis à des traitements préalables. Une partie particulièrement surprenante de son exposé était consacrée aux « blasons » de Lascaux, de toute évidence symboliques, mais de quoi ?

Deux exposés, ceux de Francis Taulelle et de Marius Anruh, tous deux chimistes patentés ne travaillant que sur des structures moléculaires, ont débouché sur l’art des cathédrales – ou plutôt sur l’art graphique relatif aux cathédrales. Le premier a présenté en particulier des vues extraordinaires de la cathédrale de Strasbourg, révélant à quel point son architecture est encore plus remarquable par les vides qu’elle a permis que par les agencements « pleins » évidemment nécessaires pour tenir ces vides en place ; ceci n’est pas sans des analogies profondes avec la pratique moléculaire de l’un comme de l’autre de nos deux participants. D’autres, comme Jiri Pinkas,   Nadia Mösch-Zanetti,   Michel Verdaguer, ou Janusz Lewinski, construisent aussi des « cathédrales moléculaires », pleines de vide mais révélatrices de formes extérieures très esthétiques. Esthétiques, et détentrices de propriétés physiques remarquables (magnétiques, optiques, mécaniques – la chimie produit des matériaux utiles !).
Un rôle important et très différent a été joué par Florence de Mèredieu, autorité et auteur de livres de référence dans le domaine de l’art moderne et contemporain, qui nous a présenté avec force et conviction certaines tendances de cet art très éloignées de l’image que la quasi-totalité des participants se faisaient de l’Art en général. Il serait exagéré de prétendre qu’elle a convaincu tous les participants de l’intérêt durable de certaines des formes les plus extrêmes et les plus provocatrices de ces productions (d’ailleurs, en est-elle vraiment convaincue?) mais elle a su, sans contestation possible, accroître l’intérêt de tous au-delà des frontières habituelles.

Enfin, Herbert Roesky, qui a joué un rôle important en obtenant pour ce symposium le soutien intellectuel et financier de l’Académie Léopoldine (Halle), et en suggérant fort judicieusement l’invitation de nos collègues de Suisse, de République tchèque, de Pologne, de Roumanie, a présenté la façon dont il propose que soient illustrés maintenant, pour des jeunes élèves des écoles, des faits expérimentaux déterminants. Il a exposé des expériences de cours utilisant, avec un rétroprojecteur, des boites de Pétri et des quantités minuscules de substances, donc sans aucun risque. Ces expériences visent à frapper l’assistance par l’esthétique plutôt que par les moyens traditionnels des expériences de cours, avec flammes, explosions et dangers divers. Il est évidemment temps de casser l’image de la chimie en tant que science de tous les dangers.

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