Avoir une âme pour les pierres. Arts et sciences minérales du tournant des Lumières au crépuscule du romantisme

Muriel Brot, Michael Bycroft, Michel Collot, Antonia Fonyi, Pierre-Henri Frangne, Anne Geisler, Christian Giusti, Pierre Glaudes (organisateur), Jean-Nicolas Illouz, Sophie Lefay, Patrick Marot, David McCallam, Bernard Moninot, Didier Philippot, Pascal Pierlot, Claude Reichler (organisateur), Baldine Saint Girons (organisateur), Emma Sdegno, Susanne Stacher, Anouchka Vasak-Chauvet

Avoir une âme pour les pierres. « Arts et sciences minérales du tournant des Lumières au crépuscule du Romantisme ».
par Pierre Glaudes, Claude Reichler et Baldine Saint Girons
8 – 13 avril 2019

Résumé

Du 8 au 13 avril 2019, le séminaire « ‘Avoir une âme pour les pierres’. Arts, sciences et minéralité, du tournant des Lumières au crépuscule du romantisme » a rassemblé à la Fondation des Treilles vingt participants, dont un jeune chercheur, représentant divers champs du savoir : philosophes, littéraires, historiens des sciences, historiens de l’art, un géologue, un artiste. Une excursion géologique organisée par Christian Giusti a rendu sensible et visible la minéralité, grâce une analyse paysagère autour de Moustiers-Sainte-Marie. Prolongement en diptyque du séminaire de 2016 sur les nuages, ce séminaire pluridisciplinaire visait à explorer, à la faveur de ces apparentes figures de la stabilité que sont les pierres, la même période, seuil de notre modernité, en termes d’épistémologie, d’art, de littérature. Témoins du plus lointain passé, en même temps que du plus dense et du plus solide état de la matière, les pierres, les minerais et les cristaux semblent en effet les figures mêmes de la permanence, de l’originaire et de l’élémentaire. Nos travaux ont permis pourtant de mettre en évidence un paradoxe et se sont efforcés de le comprendre : lorsque, à la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIX e, l’ancienne histoire naturelle se spécifie en plusieurs sciences – géologie, cristallographie, minéralogie –, les pierres se trouvent entraînées dans une pensée de l’impermanence, du mouvant et du complexe. La période considérée est ainsi apparue au cours de nos échanges comme un moment-clé de réévaluation de notre rapport avec les pierres, indice lui-même d’un changement de rapport au monde. Cette réévaluation se traduit notamment par une mise à l’épreuve des classifications, la prise de conscience d’une expansion considérable du temps (révolution géologique, question de l’âge de la terre), mais aussi par la recherche d’un rapport plus fraternel avec la pierre et un renouvellement esthétique issu de la mise en question du Beau classique.

Mots clés : pierres, Lumières, romantisme, arts, sciences

Compte rendu

La rencontre des Treilles, dans la continuité du séminaire de 2016 sur les nuages (« Les nuages, du tournant des Lumières au crépuscule du romantisme »), a rassemblé vingt participants d’horizons divers : philosophes, littéraires, historiens des sciences, historiens de l’art, un géologue, un artiste. Une remarquable synergie a permis de mettre en lumière, pour la période considérée, seuil de notre modernité, les quatre aspects suivants.

  1. L’énigmatique présence des pierres.

Les pierres recèlent une part de mystère, elles sont là, silencieuses, elles nous opposent une résistance énigmatique et mystique, dans leur dureté, leur massivité, leur immobilité. Elles sont pour l’homme une expression de l’altérité de la nature, peut-être son expression la plus radicale. Les proportions colossales qu’elles prennent parfois (amas rocheux, montagnes) sont une figure de l’improbable.

D’où la terreur qu’inspirent aux voyageurs les paysages rocheux et nus de l’Arctique, qui leur paraissent monstrueux, inhumains. D’où la présence écrasante de la montagne que l’alpiniste, par défi, se propose d’escalader, non sans désir de dépassement. D’où la hantise de la pétrification qui hante l’imaginaire humain (voir le mythe de Persée).

Enracinée dans le sol, venue des profondeurs telluriques, enfouie par les sédiments, la pierre renvoie à des profondeurs obscures qui ont à voir avec l’inconnu, avec l’origine, avec l’archè : l’élémentaire, l’archaïque. Elle est, si l’on suit Ruskin, la quintessence de la nature.

Cette altérité silencieuse, mystérieuse, ne laisse pas l’homme insensible, elle réagit sur ses sens, son imagination, son désir de savoir, son inspiration créatrice et transformatrice. La période allant du tournant des Lumières au crépuscule du romantisme a été, à cet égard, un moment de réévaluation de notre rapport avec les pierres, indice d’un changement de rapport au monde.

  1. La mise à l’épreuve des classifications

Cette réévaluation passe d’abord par la recomposition des nomenclatures, qui va de pair avec la recomposition des classifications, des formes de pensée (de la pierre) antérieures.

Cette recomposition est indissociable des avancées de la science dans les domaines de la physique, de la chimie, de l’astrologie, de la géologie, de la minéralogie, de l’archéologie… La modernité est portée par un mouvement qui s’efforce d’arracher les pierres à la superstition religieuse, et de les débarrasser des illusions du merveilleux ou des formes de savoir prédéterminées par les postulats théologiques. Mais ce mouvement de recomposition rationaliste, dont la classification de Linné est l’expression, n’est pas aussi unanime qu’on pourrait le croire ou aussi radical. On a vu que la classification des pierres précieuses, entre la fin du XVIIIe et le XIXe, laisse coexister deux approches : l’une proprement scientifique (fondé sur les propriétés essentielles des pierres), l’autre, plus ancienne, faisant appel à des critères esthétiques, les minéralogistes de cette époque ayant le souci d’établir des concordances entre ces deux formes de connaissance. Le romantisme, qui mêle volontiers science, pseudosciences (magnétisme, physiognomonie, phrénologie…), physico-théologie (ou théologie naturelle) et idéalisme, ébranle les classifications rationalistes, en reconsidérant en particulier la frontière entre organique et inorganique. Sous l’impulsion des penseurs et des artistes romantiques, la pierre s’anime, la pierre vit, elle n’est plus aussi radicalement séparée de l’homme dans l’échelle des êtres, où elle trouve sa place au sein du vivant.  Ce mouvement se poursuit jusqu’à Ruskin, s’opposant à une approche strictement mécaniste des pierres dans l’architecture et s’efforçant de lui restituer une force spirituelle comme « lifeless seeds of life ». La géographie sensible de Reclus allie aussi connaissance scientifique, rationnelle et connaissance sensible (co-naissance avec l’univers). Cette évolution des savoirs a une incidence sur l’expérience humaine des pierres.

  1. Le désir d’une continuité, d’une familiarité

La modernité, qui a instrumentalisé la pierre, qui l’a exploitée parfois jusqu’à la maltraiter – comme elle l’a fait des autres éléments naturels – voit se développer les activités industrielles, c’est-à-dire l’exploitation des pierres par l’homme comme un matériau utile au développement économique et à la prospérité. A cette exploitation matérielle permise par le perfectionnement des techniques répond l’utilisation sur le plan idéologique de la pierre à des fins politiques, comme nous l’a montré l’exemple des inscriptions sur les murs de la Bastille pendant la Révolution et la récurrence du motif de la pétrification dans l’iconographie de la période. Mais bien des penseurs et des artistes modernes ne cherchent pas moins à aborder la pierre sur un autre mode moins réducteur, plus fraternel, pourrait-on dire. On pourrait retenir deux principales modalités de cette tentation de rapprochement :

– animer les pierres : le désir d’établir une familiarité, une continuité entre l’homme et la pierre. D’où l’attention des hommes aux métamorphoses des pierres, à leur déplacement au cours du temps (Saussure pour les montagnes, Biot pour la météorite de L’Aigle), héraclitéisme minéral de Reclus ; cycles de la métempsychose chez Hugo. D’où encore l’attention au vieillissement des pierres, porté à son comble dans le motif des ruines. D’où le développement d’un imaginaire de la mine, de la grotte, du rocher qu’on étreint dans l’escalade. Cette attention procède de la prise de conscience d’une expansion considérable du temps (révolution géologique autour de 1800, et même antérieurement avec les travaux d’Abraham Gottlob Werner ; nouvelles théories sur l’âge de la Terre, notamment avec Buffon…).

– faire parler les pierres : Novalis tutoie la pierre, Hugo voit en elle un alphabet. Nombreux sont ceux qui veulent à l’époque romantique donner une langue aux pierres. Plus, la pierre à cette époque est l’objet d’un fort investissement symbolique (Senancour, Novalis, Nerval, Hugo). Et le symbole est ainsi une sorte de réserve de sens, il conserve une part d’opacité qui ouvre les possibles du rêve au risque d’une retombée dans la mélancolie.

  1. Le Beau classique à l’épreuve de la pierre

Plusieurs modalités de renouvellement esthétique se font jour chez les artistes :

  • la promotion de l’esthétique du sublime (peinture des paysages de montagne ruines de Rome, prisons de Piranèse…)
  • le grotesque et ses difformités, dont les parois rocheuses des grottes sont l’analogon
  • la fantaisie et le fantastique, de Hoffmann à Hugo
  • la valorisation du fragmentaire (refus de la reconstitution archéologique complète chez Mérimée, statue mutilée chez Gautier…)

Plus généralement, la modernité esthétique semble prise entre deux postulations contraires : l’une qui voit dans l’art une nature perfectionnée portée à son plus haut degré d’idéalité (Gautier et sa fascination pour le mythe de Pygmalion) ou à sa pureté utopique, au risque du totalitarisme (projet architectural de Bruno Taut) ; l’autre qui, de Victor Hugo à Bernard Moninot, confère à la nature une potentialité créative et cherche dans les pierres l’impulsion d’une création continue dans un rapport humble et fraternel de l’homme à la nature.

Titre des communications :

Muriel BROT Études savantes et regards inspirés sur les pierres arctiques (1750-1850)
Michael BYCROFT La fin des pierres précieuses ?
Michel COLLOT La géologie fantastique de Victor Hugo
Antonia FONYI La « métaphore archéologique » de Prosper Mérimée
Pierre-Henri FRANGNE Gravir ou l’intelligence des pierres. Pierres et pierriers, roches et rochers au XIXe siècle
Anne GEISLER Théophile Gautier et les séductions de la pierre: Pygmalion, l’art ou la vie
Christian GIUSTI De la diversité des pierres
Pierre GLAUDES Images minérales, images finales chez Chateaubriand
Jean-Nicolas ILLOUZ Nerval, une géognosie fantastique
Sophie LEFAY Le langage des murs. Prison et épigraphie au 18e siècle
Patrick MAROT De la ruine à la mine. Remarques sur l’ambivalence poétique et métaphysique d’un motif romantique.
David McCALLAM La pétrification dans l’imaginaire révolutionnaire en 1789
Bernard MONINOT Lumière fossile
Didier PHILIPPOT Victor Hugo et les « architectures du hasard »
Pascal PIERLOT « Il n’y a pas de nature morte » (Carl Gustav Carus, géognoste et physiognomoniste)
Claude REICHLER Pierres ductiles, changeantes, fluides (Ruskin, Viollet-le-Duc, Michelet)
Baldine SAINT GIRONS Du sublime des pierres entre Piranèse, Diderot et Novalis
Emma SDEGNO Les Pierres de Ruskin
Susanne STACHER L’âme du cristal
Anouchka VASAK-CHAUVET ‘Calmes blocs ici-bas’ : la pierre de Käymäjärvi (Maupertuis, 1737) et la météorite de L’Aigle (Biot, 1803). Deux enquêtes ethnographiques entre Lumières et Romantisme
Muriel Brot Michael Bycroft Michel Collot Antonia Fonyi Pierre-Henri Frangne Anne Geisler Christian Giusti Pierre Glaudes Jean-Nicolas Illouz Sophie Lefay Patrick Marot David McCallam Bernard Moninot Didier Philippot Pascal Pierlot Claude Reichler Baldine Saint Girons Emma Sdegno Suzanne Stacher Anouchka Vasak-Chauvet Avoir une âme pour les pierres
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