Artistic creativity / Scientific creativity

La créativité chez l’homme et dans  la nature : des sciences exactes aux sciences cliniques, jusqu’à la créativité dans le processus artistique

Participants:

Jean-Marie Annoni, Jean-Philippe Assal (organisateur), Mathieu Assal, Tiziana Assal, Patrick Autréaux,  Philippe Barrier (Co-organisateur), Anne-Lyse Chabert*, Sylviane Dupuis, Ariane Ellberger, Emile Ellberger, Mireille Hartmann, Olivier Horn, Jean-Pierre Klein, Etienne Krähenbühl, Alain Charles Masquelet, Gabrielle Regnault, Christoph Renner, Luisa Rossi Costa, Edith Viarmé, Jeannine Yon-Kahn*
* participation par vidéo

Séminaire Créativité 2013

 

Review (in French)

Résumé

Chaque journée de ce séminaire s’organisait autour de thèmes faisant intervenir tour à tour des disciplines artistiques et scientifiques, montrant à l’évidence, l’importance capitale du rôle de la créativité à la fois dans l’ensemble de ces pratiques et entre elles. Les leçons à en tirer pour la clinique médicale vont, une fois de plus, dans le sens d’une médecine du soin, de l’attention à l’autre, y compris dans sa dimension symbolique et artistique.

 

Mots-clés

Créativité – nombre d’or – sérendipité – symbolique – biologique – art – thérapeutique. ­

Compte-rendu

Lundi soir

Après le convivial premier repas pris en commun, projection du film d’entretien de Christian Lavigne avec Jeannine Yon-Kahn, scientifique mondialement reconnue,  fondatrice du laboratoire d’enzymologie physico-chimique et moléculaire d’Orsay, illustrant le thème « science et créativité ».

Mardi matin

Tout commence par une longue présentation des participants, autour de la notion de « racine centrale » qui caractériserait le pivot de la vie et de la créativité de chacun, derrière l’identité professionnelle. Jean-Philippe Assal met ensuite en place, autour du mot-clef du séminaire : « la créativité », la problématique des différentes dimensions de la médecine : biomédicale, psychosociale, et… artistique.  Il pose un regard critique sur une médecine « malade d’elle-même », en montrant comment le médecin peut « confondre le pouvoir sur la maladie et le pouvoir sur le malade ». Pour que la thérapie soit vraiment une « recréation de soi », il faut aussi avoir recours à l’art comme « processus de transformation ». Le « Théâtre du Vécu », mis en place à Genève par Jean-Philippe Assal et le metteur en scène Marcos Malavia, montre l’exemple d’un tel outil de création qui se révèle aussi un soin.

Après-midi

La première partie, animée par le sculpteur Etienne Krähenbühl et le physicien Christoph Renner avec lequel il collabore aujourd’hui, montre la créativité propre à la fois au travail artistique et au travail de physicien, dans la création d’une œuvre sculpturale reposant sur les propriétés physiques de supraconducteurs. C’est en effet vers cette nouvelle propriété de certains métaux, que se tourne la création du sculpteur, après avoir travaillé de longues années sur les matériaux « à mémoire de forme », avec le physicien et ami Rolph Gotthardt, hélas aujourd’hui disparu. Pour expliquer son travail sur « les supras », le film « supra100, le temps suspendu » est projeté, puis commenté. Il montre l’étroite collaboration entre l’artiste et le « Manep » (pôle de recherche national sur les matériaux électroniques du futur). « Ce qui nous constitue est en perpétuelle vibration, et sans vibration il n’y a pas de vie », dit Etienne Krähenbühl. Son travail, depuis de longues années, porte en fait sur le temps. La supraconductivité consiste en états transitoires. Ce magnifique instant suspendu qu’il offre dans ces nouvelles œuvres révèle la dimension d’éternité cosmique de l’apparent éphémère, et surtout l’incroyable enrichissement réciproque de la créativité artistique et scientifique.

Sur le thème « mathématiques et créativité », Mireille Hartmann nous fait partager son émerveillement devant les « images fractales » (expression visuelle par images de synthèse des propriétés mathématiques paradoxales des fractales), évoquant l’harmonie de formes naturelles arborescentes, ou en spirales, et tendant à une reproduction à l’infini, que ce soit par division vers l’infiniment petit, ou par la multiplication vers  l’infiniment grand… L’univers aurait-il la structure d’un objet fractal dont nous ferions partie ? Elle commence également une présentation du fameux « nombre d’or » et la très fructueuse créativité que suscite ce rapport mathématique entre divers éléments, utilisé dans de nombreux arts.

Thème qui sera approfondi et développé  par la mathématicienne Luisa Rossi Costa dans son intervention « mathématiques et créativité : un lien indissoluble ». Elle montre dans de nombreux exemples, comment la construction de figures géométriques (en spirales) à partir du rectangle d’or, permet une solution aux problèmes de l’optimisation, à la fois dans la nature et dans différents arts humains comme l’architecture.

Le point d’orgue de ces présentations pédagogiques et mathématiques sur le nombre d’or se concrétisera lors de la visite, le jeudi matin, de l’Abbaye du Thoronet, magnifique exemple d’architecture cistercienne, reposant en grande partie sur le nombre d’or comme principe d’harmonie, architecturale et acoustique. On y découvrira aussi la relative dureté du mode de vie de ces moines, exempt de tout confort, concentré sur la prière et le travail en vue de l’élévation spirituelle.

Le soir, projection du film réalisé par Olivier Horn sur l’atelier de rencontres photographiques (par la photographe Sarah Girard) lors du précédent séminaire de Jean-Philippe Assal aux Treilles de 2008, comme exemple de créativité individuelle et collective.

Mercredi matin

Sur le thème « Vivre et écrire sa maladie », Philippe Barrier, écrivain et philosophe, ouvre la matinée. Il commence par lire un court texte sur l’intrication chez lui, depuis l’enfance, entre écriture et maladie ; « écrire sa vie » consistant en une véritable prise en charge et appropriation de celle-ci, qui lui ouvre le champ de la liberté comme reconstruction de soi avec la maladie, assumée et intégrée à un processus de vie créative. Il présente oralement le thème et les enjeux de son dernier ouvrage « La blessure et la force » (PUF, Paris, 2010), insistant sur cette dynamique « auto-normative » qu’il a découverte au sein de l’expérience de la maladie chronique, comme principe d’harmonie  et de créativité.

Sur le même thème, Patrick Autréaux, écrivain et médecin psychiatre ayant renoncé à son activité de soin, lit de longs extraits poignants de son dernier livre « Se survivre », (Editions Verdier, Paris, 2013)  portant sur son expérience de la chimiothérapie, et comment elle a entraîné une métamorphose de son rapport à l’écriture littéraire. Cette paradoxale « île enchantée » (l’enchantement étant étymologiquement aussi le lieu de surgissement de l’horreur) qu’est pour lui l’expérience du traitement du lymphome, le place dans une sidération initiale qui lui fait reconsidérer son rapport au soin, aux autres et à lui-même en tant qu’écrivain, d’une manière radicale et bouleversante pour le lecteur (ou l’auditeur).

Enfin Sylviane Dupuis, professeure de lettres en université, poète et dramaturge, intervient sur le thème : « Ecrire pour (re)faire sens : réflexions et témoignages sur écriture poétique et processus artistique ». Elle commence par lire des extraits de son livre « Qu’est-ce que l’art ? 33 propositions » (Editions ZOE, Genève, 2013), où elle définit l’art par la négative, en dégageant l’essence de l’art de tout ce qu’il n’est pas. Elle rend sensible le mystère du surgissement et de la mise en forme du poème ou de l’œuvre littéraire, à partir d’un travail intérieur invisible de l’auteur. Elle détaille le processus créateur d’une de ses œuvres dramatiques à partir de la position de la femme-auteur dans la mythologie et l’histoire du théâtre. Elle révèle, de façon lumineuse, le rôle fondamental et créateur du travail du symbolique.

La projection du film « Anne-Lyse ou la condition humaine » réalisé par Philippe Barrier clôt la matinée. Il s’agit d’une interview accordée par Anne-Lyse Chabert, doctorante en philosophie de 29 ans, atteinte d’une Ataxie de Friedreich, maladie neurologique dégénérative dont elle souffre depuis l’enfance. On peut être soit troublé par les souffrances que représente cette affection, et se poser, en tant que médecin, des questions sur leur sens, soit être profondément ému par cette recherche active du bonheur et de la liberté, dans une incroyable créativité au quotidien, et par la sereine générosité que dégagent les paroles d’Anne-Lyse Chabert.

Après-midi

Deux interventions consacrées à « Normes et créativité en chirurgie ». La première par  Alain-Charles Masquelet, Professeur des Universités et chirurgien orthopédiste à Saint-Antoine, aborde le thème « Créativité et sérendipité en médecine ». Il expose le rôle important du concept novateur de « sérendipité », qui désigne l’aptitude à découvrir ou créer une nouveauté qu’on ne recherchait pas expressément, à partir d’une observation fortuite correctement interprétée. Il l’illustre par sa propre invention d’une technique chirurgicale originale de reconstruction osseuse, en mettant en relief le rôle  du sentiment esthétique, et d’une certaine part de transgression dans la simplification technique.

Mathieu Assal, chirurgien orthopédiste Privat-Docent à la faculté de médecine de Genève, traite ensuite de « Difficultés, hasard et créativité : l’exemple de l’Achillon® ». Il s’agit, en l’occurrence, de la création par Mathieu Assal d’un instrument de suture chirurgicale moins invasif que les techniques précédentes, servant aux réparations des ruptures du tendon d’Achille. Il est devenu la technique de référence dans le domaine, et déjà plus de 100 000 patients dans le monde en ont bénéficié. Mathieu Assal insiste sur le rôle conjoint, pour une telle découverte, d’une bonne connaissance  de l’état de la science et de la technique dans le domaine concerné, de l’imagination comme ouverture d’esprit et facteur de liens avec des domaines apparemment éloignés, ainsi que du hasard (des rencontres et des événements) ; le tout permettant parfois de surmonter les obstacles qui se présentent à chaque étape. L’observation active et les échanges transversaux ont été les piliers d’une créativité qui a déterminé la réussite du projet « Achillon ®.

Emile Ellberger, compositeur et musicien électronicien, intervient ensuite sur le thème « Expression musicale et nombre d’or », précisé comme source d’inspiration créatrice  d’algorithme en musique. Il insiste sur la présence conjointe, chez tout compositeur, des fonctions de calcul et d’intuition. Si le rapport entre la musique et les nombres est profond et constant tout au long de l’histoire de la civilisation occidentale, la récente  vulgarisation de la « suite de Fibonacci » (expression algébrique du nombre d’or) dans les sciences et les arts, a pu entraîner à une conception prêtant trop de vertus magiques au nombre d’or… Emile Ellberger montre cependant certains exemples d’exploitation du nombre d’or dans le domaine musical et de l’algorithme dans la composition contemporaine.

Après avoir insisté, par un trait d’humour, sur le caractère strictement observateur du neurologue, Jean-Marie Annoni, médecin et professeur de neurologie à l’université de Fribourg, traite des développements modernes en neurologie et de leurs rapports à la créativité. Il définit dans son domaine la créativité comme capacité de génération d’idées nouvelles, originales, uniques et adaptées à une situation (soit « éminente », soit quotidienne). L’observation de la créativité au niveau  neuronal, met en évidence la capacité de faire des associations distantes, des tâches de fluence verbale et non-verbale, des résolutions de problèmes et des tâches d’imagination créative. Certaines pathologies neurologiques ont été associées à des capacités créatives exacerbées, et permettent parfois de déclencher des processus créateurs chez certains patients. Des problèmes peuvent parfois apparaître comme des atouts en matière de créativité…

Le soir, la projection d’un film d’Olivier Horn sur une expérience du « Théâtre du Vécu » partagée avec des patients amputés, permet une riche discussion, animée par le cinéaste et par Mathieu Assal, chirurgien du patient participant. C’est la problématique même du Théâtre du Vécu qui est interrogée, en particulier autour du rôle du metteur en scène, et de la possibilité ou non du travail symbolique et de reconstruction de soi qu’elle permet chez des personnes vivant douloureusement un tel traumatisme.

Vendredi matin

Jean-Pierre Klein, psychiatre, directeur de l’INECAT et de la revue « Arts et thérapies » et auteur de nombreux livres, traite avec Edith Viarmé, directrice pédagogique du même institut, du thème : « Vers un institut d’expression, de création d’art et de thérapie ». Avec un humour qui démolit dans la jubilation tous les clichés sur la psychothérapie et sur l’art, il expose sa définition de la thérapie psychique comme processus permettant à la personne d’être sujet de sa thérapie, et comme conciliation ou réconciliation avec elle-même. Il définit l’art-thérapie comme détour par et dans la création conçue comme processus de transformation de soi. Il s’agit de restaurer l’ « urgence à créer » (« Gestaltung » de Hans Prinzhorn), et la vie enfouie dans la résignation sous les processus mortifères de répétition, de souffrances, de violence, de folie, d’aliénation… Cet art de l’accompagnement créateur passe par un certain nombre de fructueux renoncements : à la compréhension totale, à la maîtrise totale de ses instruments, à l’étiquetage diagnostique, à la raison triomphante, au confort, aux généralités…  Plus que de se connaître soi-même, le but de l’art thérapie est de se bâtir soi-même. C’est dans le symbolique que ce travail trouve sa forme et sa réalisation.

Edith Viarmé se demande « comment enseigner une approche art-thérapeutique ? ». La médiation artistique, comme aide à l’autre, révèle l’art en tant que « tension vers la forme », comme soin. La thérapie est une recréation de soi, mais pas une thérapie du « je ». Chez les patients, quelque chose d’eux-mêmes va se dire, sans qu’ils disent « je ». Le processus artistique permet, de création en création, de devenir de plus en plus auteur de soi, et de plus en plus dégagé de soi. Ce déplacement de la personne sur la création rend la relation thérapeutique légère. La création devient auteure d’elle-même, avec cette énigme : pourquoi « faire » fait du bien ? S’ensuit toute une série de questionnements sur une formation qui réponde aux conceptions qui la fondent. Comment faire en sorte que sa propre position, ses modalités de travail et son éthique d’accompagnement puissent accueillir autrui et ses dimensions douloureuses et contribuer à développer son être créateur ?

Dans le prolongement de ces deux interventions, Tiziana Assal, historienne de l’art et pédagogue, se demande si l’on peut comprendre la dynamique  de la création et les bénéfices qui en découlent en interrogeant les artistes eux-mêmes, y compris ceux qui se révèlent dans les ateliers de peinture qu’elle anime, ouverts à des adultes en souffrance ou dans des situations difficiles. Elle a pu constater les changements profonds intervenus chez eux. D’après des peintres comme Matisse, le travail artistique amène à la rencontre de tout ce qui dort ou s’agite dans son for intérieur, et à figurer ce qui exige de prendre forme. La création, en tant qu’elle réactive les émotions, explore l’inconnu et stimule l’affirmation de soi, permet effectivement de « vivre une transformation de soi ».

Après-midi

Gabrielle Regnault, peintre de décors et spécialiste de l’art du faux, intervient sur « Peinture du faux et trompe-l’œil ». Elle interroge d’abord sa propre pratique d’imitation des matières comme le marbre, qui offre une grande possibilité de transition artistique, et se présente aussi comme art du temps et de ses sédimentations. Elle affirme qu’on peut reconnaître l’auteur d’un faux marbre, qu’il est à chaque fois unique. Elle fait ensuite un panorama, largement illustré par des œuvres significatives, des différentes formes de trompe-l’œil et de faux, qui révèlent une dimension fondamentale de l’art en lui-même.

L’après-midi se termine par une présentation du Land-Art par Ariane Ellberger, professeure d’art visuel, et par des créations des participants aux séminaires, répartis en groupes, qui, disséminés en différents endroits du magnifique parc de la Fondation, proposent leurs propres œuvres à partir de matériaux prélevés sur le parc, dans le respect de son intégrité. Ces différentes œuvres se révèlent des interprétations riches et variées de l’essence du land-art, leur élaboration et leur contemplation mutuelle ont causé un réel plaisir aux participants.

Un dernier dîner en commun clôt ce remarquable, chaleureux et créatif séminaire.

 

Synthèse :

Dans la constante perspective d’inter et de transdisciplinarité[1] caractéristique des séminaires organisés par le Professeur Assal, celui-ci s’est essentiellement penché sur la créativité en œuvre dans les sciences exactes et les sciences cliniques, comme elle l’est dans les disciplines artistiques (en l’occurrence, la littérature, la sculpture, la musique, l’architecture, la peinture, le théâtre, le cinéma et le land-art – face aux mathématiques, à la physique, à la chirurgie orthopédique, et à la clinique médicale). La force de la créativité s’est révélée à partir d’une grande ouverture d’esprit, d’une grande capacité d’écoute et d’échange (ainsi que d’un précieux  sens de l’humour), permettant un dépassement des éventuels blocages occasionnés par un attachement trop strict à l’identité professionnelle. Des ponts puissants entre art, science et clinique médicale se sont manifestés autour des notions de « nombre d’or » (actif dans de nombreux arts), de « sérendipité » comme ouverture d’esprit et accueil créatif du hasard, et par les exemples de vie et de pratiques scientifiques et artistiques, tous marqués par une créativité en œuvre, dont le bénéfice majeur semble être la possibilité d’une transformation et d’une re-création de soi.

Philippe Barrier, Co-organisateur

   

[1] La transdisciplinarité ne désigne pas seulement la communication interdisciplinaire, mais l’enrichissement mutuel et réciproque induit par les échanges entre les disciplines.

Gabrielle Regnault Christoph Renner Edith Viarmé Patrick Autréaux Philippe Barrier Tiziana Assal Luisa Rossi Costa Jean-Marie Annoni Sylviane Dupuis Mireille Hartmann Etienne Krähenbühl Emile Ellberger Jean-Pierre Klein Alain Charles Masquelet Olivier Horn Jean-Philippe Assal Mathieu Assal
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