Applied metaphysics

Participants

Sacha Bourgeois-Gironde, François Clémentz, Jérôme Dokic, Yakir Levin, Pierre Livet (organisateur), Jean-Maurice Monnoyer, Jacques Morizot, Denis Phan, Roger Pouivet, Jean-Michel Salanskis, Lena Sanders, Barry Smith, Francis Wolff

Lena Sanders

Francis Wolff Jacques Morizot Jérôme Dokic Jean-Maurice Monnoyer Sacha Bourgeois-Gironde Barry Smith Roger Pouivet Jean-Michel Salanskis Pierre Livet François Clémentz Denis Phan Lena Sanders Yakir Levin

Review (in French)

La métaphysique appliquée
by Pierre Livet
28 June – 3 July, 2010

L’ontologie appliquée est une discipline qui se développe à l’interface de l’ontologie philosophique, des classifications scientifiques et de l’informatique (construction de base de données,   communicabilité et transferts possibles d’une base à l’autre, recherche de données dans différents domaines disciplinaires que l’on souhaite présenter de manière intégrée).
Quels peuvent être les liens et les différences entre cette ontologie appliquée et les recherches contemporaines en métaphysique ? L’ontologie appliquée utilise-t-elle la métaphysique – classique et contemporaine- ? La métaphysique peut-elle tirer parti des applications de l’ontologie ? Une métaphysique appliquée est-elle pensable ?  Voici quelques-uns des thèmes abordés pendant ce séminaire.
La première matinée  a été consacrée à l’analyse de l’idée même de métaphysique appliquée. L’ontologie appliquée de Barry Smith va de pair avec une position métaphysique : un réalisme à multiples perspectives qui admet des analyses de grains de différentes finesses.  Elle implique que l’on se pose un certain nombre de problèmes métaphysiques : par exemple, les processus passés sont- ils forcément achevés ? La division entre entités qui peuvent se découper en phases temporelles (SPAN) et entités qui sont supposées rester identiques (SNAP) est-elle sans reste ?  Les être sociaux peuvent-ils impliquer seulement des êtres réactifs ou exigent-ils des êtres qui anticipent et se guident sur leurs propres représentations ? Peut-on aussi prétendre que les problèmes essentiels de l’ontologie appliquée se bornent à celui de la correspondance entre les découpages catégoriels et les entités déjà analysées par les disciplines ?  Selon les réponses données, une métaphysique appliquée  pourrait se limiter à accorder catégories métaphysiques et catégories signifiantes pour nos langages, ou bien à permettre des comparaisons et des transferts de concepts entre disciplines. Mais elle pourrait  aussi amener une refonte partielle de la métaphysique pour rendre compte de ces processus particuliers que sont nos opérations épistémiques.
J.M. Salanskis s’est interrogé sur l’idée de métaphysique appliquée en lien, d’une part avec la philosophie des mathématiques, d’autre part avec Lévinas.  Lier métaphysique et ontologie appliquée impliquerait de privilégier une ontologie d’objets discrets, alors que les mathématiques hésitent entre une priorité méthodologique donnée au discret et une priorité métaphysique donnée au continu. De même les universaux risquent d’être pensés en oubliant qu’ils pourraient provenir de l’usage d’une opération semblable à celle du foncteur d’oubli en mathématique ! A côté des objets, sous le régime de l’identité, il faut penser, comme Lévinas nous invite à le faire, l’autrement qu’être.
Toujours dans une réflexion sur les fondamentaux de notre programme, nous nous sommes interrogés sur ce qui pouvait servir de base à la notion même d’application (la métaphysique exige de donner un statut métaphysique aux catégories mêmes qu’elle utilise). F. Clementz, tout d’abord, a approfondi l’idée de relation (toute application implique une relation) et son rapport à une intentionnalité – fondement pour un sens.  Une telle relation  doit être  supportée par un être capable d’intention – ce qui crée une asymétrie entre ce support et l’objet de la relation, objet qui peut ne pas exister. Les relations intentionnelles seraient-elles réductibles à l’état intentionnel de leur support-sujet ? Non, elles tiennent compte à la fois de l’état intentionnel du sujet,   mais aussi de la possibilité  que la constitution de cet état soit marquée par leur objet, ce qui ne permet pas de les considérer comme des propriétés internes à leur sujet, mais permet de leur conserver une forme de réalité. La métaphysique pourrait donc, de même, être modifiée par ses points d’application.
P. Livet s’est ensuite interrogé sur ce qu’implique un type d’application qui est réglé, qui exige une opération. Si nous définissons une fonction récursive, nous devons définir la valeur de Fx à l’étape (n) puis la valeur de Fx à l’étape (n+1)  comme dépendant de celle de l’étape n. F peut se ramener à un universel, x à un particulier, mais quel rôle ontologique donner aux étapes ? La division SPAN/SNAP ne suffit pas. Nous pouvons rendre compte des opérations si notre métaphysique est celle de processus, des flux qui procèdent, leur manière de procéder étant leur être même (ici, la succession des étapes de l’opération). Mais les flux ne peuvent pas être tous tenus d’avance pour identifiables et distingués. Même si nous ne pouvons connaître que du distinguable qui donne lieu à du distingué (dans notre expérience) nous ne pouvons pas exclure la réalité de l’indistinguable, par exemple si des interactions de processus indistinguables  sont nécessaires pour faire saillir des entités distinguées. Ce constat consonne avec la mécanique quantique, qui doit partir d’une superposition d’états distinguables mais non distingués pour ensuite observer une valeur d’état distinguée, mais au prix de l’impossibilité de maintenir distinguables les interactions propres à la superposition initiale. Malgré tout, des combinaisons de distinguables, indistinguables et distingués ou indistingués permettent de  retrouver, comme des cas particuliers, les catégories métaphysiques classiques d’universels, de particuliers, d’accidents, de substances. Les êtres sociaux impliquent aussi d’autres superpositions d’actualités et de virtualités. Ce dialogue de métaphysique appliquée avec la physique peut donc enrichir notre métaphysique.
Mais il fallait présenter dans toute son ampleur le programme propre de l’ontologie appliquée, ce qu’a fait Barry Smith pendant toute une après-midi. Après une introduction qui conseillait aux jeunes philosophes de se transformer en ontologues, parce qu’ils y trouveraient financement et modes d’interactions avec les sciences, il en est venu aux problèmes rencontrés par cette interaction entre métaphysiciens, informaticiens et scientifiques. Sa perspective combine en fait réalisme et pragmatisme. Le réalisme tient à la nécessité de modifier l’ontologie en fonction des avancées scientifiques. Le pragmatisme tient à la nécessité de proposer des ontologies qui soient aisément comprises par les scientifiques des différents domaines, et à celle de pouvoir faire communiquer ces ontologies régionales, en les intégrant dans un système commun. Le pragmatisme et le réalisme se conjuguent dans  l’ontologie du domaine vie et santé, qui doit  par exemple donner un statut aux maladies comme dispositions, et tenir compte des scénarios normaux de développement des organismes. Un retour partiel à l’ontologie aristotélicienne, renouvelée par le téléofonctionnalisme contemporain, permet de tenir compte des buts d’un organisme et des phases par lesquelles passe son développement  et qui ont chacune leur type.
A partir de ces réflexions générales, des questions plus spécifiques portant sur la possibilité d’une métaphysique expérimentale dans le domaine de la perception,   en philosophie de l’esprit, et en économie ont été débattues. De même, la métaphysique des êtres sociaux, la représentation ontologique des rapports entre agents et observateurs en économie,   l’ouverture sur l’ontologie nécessaire aux modèles de croissance des villes, les avancées ontologiques en esthétique, et les liens entre diverses théologies de la résurrection et différentes options ontologiques  sur les rapports entre corps et esprit ont animé de nombreux débats.
J. Dokic a développé une analyse approfondie de  ce que peut nous apprendre le fait que les Tenejapans  ne fassent pas d’opposition entre droite et gauche dans leur langue, le tzetal,   semblant ainsi ne pas privilégier un cadre égocentrique sur un cadre absolu. Par ailleurs ils ne différencient guère les énantiomorphes (ma main gauche ne peut se superposer sans retournement à ma main droite), ce que les expérimentalistes ont tendance à trop vite conclure, car on pourrait différencier ces deux formes  sans utiliser un cadre égocentrique. Ici la métaphysique appliquée dialogue directement avec l’expérimentation.
Y. Levin a donné des arguments pertinents pour montrer que la seule bonne ontologie en philosophie de l’esprit était fonctionnaliste, et que cela rendait incertaine la stratégie (reverse inference) qui prétend passer de l’observation d’une activité dans une aire cérébrale à l’identification d’une fonction mentale.
Ce même problème méthodologique,  S. Gironde l’a reposé à partir d’une expérience qui montre que la différence entre monnaie en cours et monnaie obsolète active des aires dédiées à la reconnaissance des visages. La neuro-imagerie permet-elle de trancher entre des hypothèses économiques par inférence inverse ? Il faudrait pour cela tenir compte des autres fonctions attribuables à l’aire concernée et la conclusion serait seulement probabiliste.
J-M. Monnoyer est parti du problème du statut ontologique des êtres sociaux pour se poser deux questions : la métaphysique de ces êtres, si elle exige certaines spécificités (intentionnalité, virtualité, etc.) est-elle réellement une métaphysique appliquée à un domaine, ou n’est-elle pas plutôt une mét- métaphysique – puisque ce sont les êtres sociaux qui se posent la question de la métaphysique – ? De quel type métaphysique sont les connexions entre les êtres sociaux ? Ne faudrait-il pas redonner vie à une conception  des êtres sociaux collectifs comme connectés à la manière d’êtres vivants ?
D. Phan est revenu aux liens entre les problèmes méthodologiques et ontologiques en économie, lorsqu’ on utilise des modèles de simulation multi-agents. Il est parti du modèle de Schelling (évolution vers la ségrégation des voisinages dès lors que les agents supportent mal un environnement où les 2/3 de leurs voisins sont différents d’eux) pour montrer comment le phénomène  décrit pouvait relever de plusieurs ontologies. Il a également montré comment nous devions prendre en compte, dans le système, le rôle des observateurs – qu’ils soient externes ou incarnés dans chaque agent – pour pouvoir construire un système de représentation qui, à la fois, tienne compte de toutes les relations, y compris des effets collectifs et de leur réintériorisation, et rende compte de phénomènes d’émergence.
L. Sanders a montré comment on était amené à prendre la décision ontologique de considérer les villes comme des agents – et pas seulement comme les résultats de décisions individuelles- pour rendre compte des dynamiques de leurs croissances et de la structuration, mais aussi comment les découpages ontologiques pouvaient varier selon que l’on prend pour guide les temps de transports, la structuration spatiale, les phases de développement, l’inscription  normative (édit royal), etc. Une simple concentration d’individus ne fait pas une ville, elle existe aussi par ses fonctions collectives et la spécificité des chemins de ses dynamiques.
L’influence réciproque entre métaphysique et domaine d’application est évidente quand il s’agit de l’ontologie des œuvres d’art, a montré J. Morizot. L’approche ontologique permet de se poser, à propos des œuvres d’art, des questions que ne leur suppose pas d’emblée un statut privilégié et indicible. Mais en retour, le rapport entre leur statut matériel et leur statut de type esthétique pose de nouvelles questions. Alors qu’un type est intemporel et que le terme de création n’a pas pour lui de pertinence, l’œuvre d’art, même si elle vaut par sa structure, est encore dépendante non seulement de l’esprit de celui qui la crée ou la reçoit, mais aussi de l’histoire de cette création et de ses circonstances.
R. Pouivet s’est posé la question « finale » : en quoi consistera mon identité si je dois ressusciter ? Si la résurrection retient notre identité personnelle mais pas la particularité de notre corps, peut-on parler de résurrection de la chair ? Si l’on tient à cette particularité, ne faut-il pas nous déclarer objets intermittents, partagés entre deux vies séparées par la mort ? Nos atomes suffisent-ils, ou bien notre forme – liée à la notion d’âme – est-elle nécessaire pour que nous ressuscitions ? La version thomiste implique que notre identité générique et notre identité numérique – notre essence autant que notre particularité – exigent notre corps aussi bien que sa forme, notre âme. C’est appliquer à la théologie un test de cohérence ontologique : une théorie de la résurrection doit maintenir la cohérence de son ontologie et, sur un autre mode, ce test devrait s’appliquer à la théorie scientifique.
F. Wolff a terminé en résumant les débats et les questions de notre séminaire : visons-nous une métaphysique appliquée – un test ou une métaphysique- ou bien une  ontologie appliquée – une classification ontologique de ce que les sciences dures ou humaines nous proposent ?
Les différentes interventions ont d’ailleurs repris les questions qui constituent la spécificité de la métaphysique : qu’est ce qui est premier et qu’est-ce qui est conséquences ? Comment identifier les entités de base ? (nous partons « in medias res », d’un niveau intermédiaire, répond Barry Smith). Quel est le mode de réalité fondamentale (substance, processus) ? Qu’est-ce que l’être en tant qu’être  – est-il toujours un, ou devons-nous accepter de l’indistinguable – ? Qu’est-ce que l’être de la théologie ? Mais il s’est aussi interrogé sur les réponses contemporaines : comment relier mon identité (entité SNAP) et mon histoire (entité SPAN), mon esprit et mes fonctions ? Si l’on définit la maladie comme disposition, quel est l’être d’une disposition ? Comment se pose le problème de la relativité de l’ontologie – comme présupposés d’un langage formel ? Enfin de quels critères disposons-nous pour réviser nos essais d’ontologie ? De l’adéquation avec des théories scientifiques ? D’une cohérence entre ontologies diverses ? Notre séminaire a eu le mérite de donner plusieurs pistes pour travailler ces questions.

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