Apocalypses, salut et sauveurs culturels

Participants :

Sossie Andézian, Michel Cahen, Nathalie Cerezales, Gaetano Ciarcia, Julie Garnier, Cécile Guillaume-Pey, Cyril Isnart (organisateur), Manon Istasse, Anaïs Leblon, Véronique Moulinié, Sylvie Sagne (organisateur), Gaspard Salatko, Aude Aylin de Tapia, Alessandro Testa, Claudie Voisenat

Apocalypses, salut et sauveurs culturels. Anthropologie des activistes patrimoniaux
par Cyril Isnart et Sylvie Sagnes
9 – 14 juillet 2018

Résumé

Les historiens et anthropologues du patrimoine ont insisté sur la place centrale de l’idée de la disparition dans les pratiques patrimoniales. Ces discours s’inscrivent souvent dans le champ lexical et conceptuel du religieux, en évoquant la fin de mondes que le patrimoine devrait sauver, sur le modèle de l’apocalypse chrétienne. La crise culturelle met ainsi en scène des techniques du salut et des sauveurs providentiels. S’articulent alors des antécédents symboliques puissants qui se transforment en intégrant le champ du patrimoine culturel. L’intention centrale de cette rencontre était de poursuivre l’exploration de cette superposition des champs religieux et patrimoniaux, dans une perspective comparative (Europe, Asie, Afrique, Amérique) et interdisciplinaire (anthropologie, histoire, sociologie, histoire des religions. À l’appui d’études biographiques situées, centrées sur de figures de « sauveurs culturels », la réflexion collective a examiné la pertinence et les limites du paradigme du « transfert de sacralité » en tant que dispositif de transformation cognitive de la perception de l’histoire et du temps.

Mots-clés : Disparition, Perte, Crise, Patrimoine, Culture, Passé, Temporalité, Approche biographique

 

Compte rendu

La problématique construite autour des « sauveurs culturels » repose sur deux constats. Le premier prend acte du fait que la prise de conscience patrimoniale advient de façon récurrente dans le sillage d’une crise à la faveur de laquelle s’élève le spectre de la perte et s’impose l’urgence de la sauvegarde. Force est par ailleurs de remarquer que la crise culturelle dont témoigne le patrimoine emprunte volontiers au domaine lexical de la religion, tandis qu’elle met en scène des « sauveurs » occupés du « salut » de patrimoines en passe d’être « sacrifiés ».

Pour saisir finement tout ce qui se joue dans ces moments de bascule et prendre part au débat relatif au « transfert de sacralité » comme nous y convie instamment la superposition des champs sémantiques du patrimonial et du religieux, le séminaire a pris le parti de resserrer la focale sur les figures de sauveurs patrimoniaux, compte-tenu du rôle central qui est le leur dans la révélation de la crise, sa dramatisation et sa résolution. Privilégier l’échelle individuelle présentait par ailleurs l’avantage d’un pas de côté, au regard des analyses généralement produites en matière de patrimoine, lesquelles tendent au contraire à s’en tenir au point de vue des groupes, des communautés, des nations.

La perspective biographique ou prosopographique adoptée n’a pas manqué de faire la preuve de sa pertinence eu égard à la richesse des matériaux qu’elle a permis de mobiliser et aux avantages heuristiques que l’on peut en tirer pour l’appréhension des articulations entre passé et présent, individu et collectif. Mais elle a également montré ses limites, en ce sens qu’elle a quelque peu détourné l’attention des crises ou « apocalypses » dont les sauveurs procèdent de même qu’elle a amené à perdre de vue les occurrences de salut correspondantes. Aussi, la question de  la collusion des registres du religieux et du patrimoine a-t-elle eu tendance à disparaître des préoccupations des intervenants. Ces fuites en avant de l’analyse, qui devront être questionnées dans les contributions destinées à la publication finale, n’ont cependant rien pour surprendre. Elles ne font que confirmer les difficultés et les apories par ailleurs éprouvées par les sciences humaines s’agissant d’appréhender les transferts de sacralité.

Le bilan du séminaire a par ailleurs mis en exergue la nécessité de clarifier sur chaque terrain ce qu’il en est exactement de la qualification de « sauveur » : procède-t-elle d’une catégorisation indigène ou bien résulte-t-elle du regard porté a posteriori par le chercheur ? À ces points de vue, émique et étique, il est apparu indispensable d’en ajouter un troisième, celui du sauveur lui-même, dans son appétence à se définir ou pas en tant que tel. Si la question « qui parle de sauveur ? » a pu ne pas s’imposer, c’est que la masquent en réalité celle du « comment on en parle ? » et donc celle du récit à travers lequel prend corps la figure du sauveur. Reste que penser les modalités de désignation du « sauveur » permettra de mieux appréhender, en contrepoint, la construction de la légitimité et les processus de reconnaissance.

Procédant d’époques et d’aires géographiques variées (France, Europe, Afrique, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est), la galerie de portraits parcourue au cours du séminaire résulte d’enquêtes attachées pour les unes à une « carrière » de sauveur, pour les autres aux sauveurs successifs qui se sont mêlés de la sauvegarde d’un objet patrimonial donné. Les situations soumises à la réflexion commune forment ainsi une large gamme de possibles concernant les circonstances présidant au déclenchement du processus de sauvegarde, les prédispositions à l’engagement patrimonial (les motivations, les ressources culturelles, sociales et économiques mobilisées), les modalités d’alerte et de publicisation, les moyens d’action utilisés pour juguler la perte, les appuis et les relais, l’accueil réservé au geste salvateur, et le souvenir entretenu (ou pas) par la postérité. La figure du sauveur elle-même se décline en toute une série de variations, cultivant plus ou moins d’accointances selon les terrains avec d’autres types d’activisme : inventeur, lanceur d’alerte, entrepreneur culturel, « gardien du temple », etc.

Mais toutes ces nuances ne doivent pas occulter cette caractéristique commune qu’est le feuilletage des identités des personnages considérés, loin d’être réductibles à leur seul rôle de sauveur. Derrière tout sauveur se profile en effet d’autres rôles sociaux (savant, artiste, homme de Dieu, militant politique, etc.) et, dans tous les cas, des personnalités fortes, voire extrêmes. Cette pluralité et cette complexité des individus engagent à mieux cerner les affinités que présente le sauveur avec ces autres archétypes que sont le héros ou la « figure d’exception ». La confrontation des terrains a par ailleurs mis en évidence d’autres constantes ou invariants : les uns plus ou moins attendus, telle la conduite éminemment morale du sauveur, corollaire de son désintéressement ; d’autres plus surprenants, comme la dimension genrée, en l’occurrence masculine, assignée au rôle de sauveur. A également été mise au jour la position toujours singulière occupée par le sauveur au sein du champ social. En décalage, voire venu d’ailleurs, le sauveur dispose de toute latitude pour se situer « entre » et assurer une fonction de médiation, en capacité de lier, de fédérer les adhésions à sa cause. Assumer pareille posture ne le dispense absolument pas de s’adonner aux épreuves de force. Du reste, les jeux de concurrence avec d’autres sauveurs en puissance, au nombre desquels figurent, entre autres, élus et personnels de l’institution patrimoniale, mettent on ne peut mieux en lumière la prétention au règne sans partage qu’entend exercer le sauveur. Soit une manière d’absolutisme qui se vérifie aussi en diachronie, les successeurs s’évertuant à éclipser ou disqualifier les sauveurs antérieurs, entraînant en retour l’avènement de sauveurs de sauveurs. Notons enfin, au chapitre des parentés dans lesquelles nos sauveurs s’inscrivent, leur conformation aux tendances patrimoniales de leur temps. Celles-ci en effet, loin d’être immuables, varient, voire basculent comme en témoignent les mutations observables aujourd’hui, à l’heure du tout patrimoine, dès lors que rapportées à l’âge du monument. Ainsi se recomposent le modèle sotériologique, et avec lui le recrutement, les modes d’action, l’audience des sauveurs, sans parler des biens à sauver, voire à « resauver » pour être  réengendrés et pleinement inscrits dans leur présent patrimonial.

Les traits ainsi dégagés invitent à poursuivre la réflexion et à se demander en quoi cette figure de sauveur, comparée à toutes les figures croisées par ailleurs sur les terrains du patrimoine et avec lesquelles, on l’a dit, notre protagoniste entretient des rapports de cousinage, enrichit notre connaissance du fait patrimonial. À cet égard, il conviendra de lever l’ambiguïté terminologique relative aux verbes « sauver » et « patrimonialiser », généralement entendus par les intervenants comme synonymes. Interroger la spécificité de chacun de ces gestes, en regard l’un de l’autre, devrait nous permettre de tirer tout le parti possible de notre périple dans le petit monde des sauveurs.

Sossie Andézian Michel Cahen Nathalie Cerezales Gaetano Ciarcia Julie Garnier Cécile Guillaume-Pey Cyril Isnart Manon Istasse Anaïs Leblon Véronique Moulinié Sylvie Sagnes Gaspard Salatko Aude Aylin de Tapia Alessandro Testa Claudie Voisenat
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