Thinking the border today

Participants

Catherine Bertho-Lavenir, Pierre-Marc de Biasi, Daniel Bougnoux, Robert Damien, Régis Debray (organisateur), Karine Douplitzky, Charles-Henri Filippi, Michel Foucher, Françoise Gaillard, Gabriel Galice, Nathalie Heinich, François-Bernard Huygue, François-Joseph Lapointe, Gilles Lapouge, Michel Melot (organisateur), Louise Merzeau, Claudia Moatti, Jean-Paul Poirier, Maurice Sachot, Maryvonne de Saint Pulgent, Monique Sicard, Paul Soriano, Philippe Vuaillat

Review (in French)

Penser la frontière, aujourd’hui
par Régis Debray et Michel Melot
24 février – 1er mars 2010

Le propos de ce séminaire était de réévaluer  la notion de « frontière » à l’heure où la mondialisation des communications et des échanges nous fait croire à son effacement, comme en témoigne la multiplication des organisations dites « sans frontières ». Les organisateurs, Régis Debray et Michel Melot, avaient convié 20 autres intervenants dont une moitié environ faisait partie du cercle des médiologues qu’anime Régis Debray autour de la revue Médium, où seront publiés les actes du séminaire (1) : les autres étaient des personnalités choisies pour leur compétence dans des disciplines variées : géographe, physicien, taxinomiste, urbaniste, historiens et philosophes (cf. programme).

La médiologie suppose qu’on aille voir ce qu’il en est sur le terrain et quels dispositifs matériels permettent de mesurer l’évolution des idées. Une contradiction apparaît d’emblée, qui était à l’origine même du séminaire : la prolifération des frontières dans un monde qu’on dit planétaire, sous des formes variées : murs, zones contrôlées, champs de mines, et l’activité incessante des négociations internationales au sujet de la délimitation des territoires tant terrestres que marins. Aujourd’hui, la facilité et la rapidité avec lesquelles on traverse ou on survole les frontières n’ont  d’égales que la multiplication des obstacles matériels que chaque communauté met à se protéger.

Géographes et historiens ont mis en évidence le caractère construit de la frontière, qui n’est jamais inscrite dans le territoire,  y compris dans le cas des îles, et qui reste toujours négociable. La frontière, qu’il s’agisse de territoires, de monnaies ou de langues, est la démarcation d’un rapport de force, parfois arbitraire et considéré pour cela comme sacré. La fondation des frontières, donnant une cohésion à ce  qu’elles délimitent, doit avoir recours à la tradition ancestrale et au mythe.

Les historiens ont apporté les preuves que les frontières ont toujours existé, marquées sous des formes différentes de bornes, de cartes ou de terrains de chasse, mais pour cela mobiles et poreuses, zones de mixité, d’échanges et de migrations, d’autant plus défendues qu’elles sont mal délimitées. Une bonne frontière est parfois plus porteuse de paix qu’une frontière mal définie. Elle permet une autorité unique, et son absence rend,   a contrario, difficile la gouvernance des entités qui cherchent leurs confins,   comme l’Europe ou la Communauté dite ‘ internationale’ en apportent l’exemple.

Le même paradoxe se manifeste dans les sciences naturelles. Elles savent que tout organisme vivant se développe à l’intérieur d’une enveloppe qui garantit son autonomie, mais constatent aussi que les frontières admises depuis le XIXe siècle entre les genres (le virus, tantôt minéral tantôt vivant)  ou entre les espèces animales, sont aujourd’hui remises en cause par les approches microscopiques ou génétiques. La perméabilité des espèces assure leur évolution sous des formes de mutations plus complexes que celles que l’on soupçonnait, contraignant les taxinomistes à corriger leurs théories.

L’abolition des frontières par les technologies de la communication et le libéralisme économique doit donc composer avec leur nécessité.  Les philosophes ont insisté sur le besoin de frontière comme  constitutif de tout organisme, individuel ou collectif. Les technologies modernes donnent de nouveaux périmètres à cette clôture mais ne la suppriment qu’en apparence : ainsi le monde Internet, que l’on croit sans frontières, est minutieusement et systématiquement balisé et contrôlé, à l’insu souvent de ses utilisateurs. Le « cyberespace », pour qui les frontières géographiques semblent ne plus compter, engendre de nouvelles stratégies  entre communautés bien séparées.

La ‘médiasphère’ et l’emprise mondiale des techniques de l’information favorisent cependant les zones d’incertitude entre les communautés, notamment entre le domaine public et le domaine privé, qui sont des catégories fondamentales de notre droit, ou épistémologique, entre fiction et réalité, comme le montrent les cinéastes ou les artistes qui font du corps humain un champ ouvert. Ces brassages extensifs sont à la fois générateurs de désordre mais aussi condition de renouvellements.

L’analyse de la notion de frontière doit être distinguée de celle de limite, au-delà de laquelle il n’y a plus rien, car la frontière suppose la dualité. La notion de mitoyenneté doit aussi être définie non comme la juxtaposition ou l’addition de deux entités mais leur connexion générative d’une entité supplémentaire qui a ses propres règles, suivant l’axiome d’incomplétude cher à Régis Debray, selon lequel une unité composée de plusieurs éléments ne peut se construire de ces seuls éléments.

La notion de partage, si généreusement évoquée par notre morale, est aussi trompeuse, car elle suppose une répartition de ces éléments sans que la possibilité de leur partition soit mise en cause. La notion d’indivision, comme celle de mitoyenneté, est à cet égard plus riche mais aussi plus difficile à penser et à mettre en pratique. Or la mondialisation met  en évidence les ‘biens communs de l’humanité’, qui doit veiller à des ressources naturelles dont le sort est plus du côté de la gestion indivise que de la répartition entre propriétaires privés.  Les négociations vont bon train pour l’exploitation du Pôle sud, des ressources halieutiques dans les eaux internationales, voire de la Lune et de l’espace.  L’humanité, sous l’égide de l’UNESCO, se constitue un ‘patrimoine mondial’ qui défie les frontières. L’humanité présente cependant la particularité d’être une communauté globale, sans alter ego, donc sans frontière et à cause de cela, sans gouvernement propre, si ce n’est dans les organismes internationaux comme l’ONU, qui dépendent en dernière instance des Etats-membres.

La frontière est donc bien une construction à la fois organique et idéologique, indispensable à la constitution et à la génération des individus comme des collectivités, que ceux-ci doivent pouvoir transgresser pour évoluer et se renouveler. La constatation banale qu’une frontière doit exister pour pouvoir être traversée a parcouru l’ensemble des communications, de la génétique à la politique.

La conclusion ne serait qu’une évidence s’il n’était pas opportun de la rappeler et la rétablir dans une situation où les inventions techniques et les forces économiques parviennent à nous en faire douter.

(1) « Frontières », numéro spécial de Médium, n°24 – 25, avril-septembre 2010. L’ensemble des communications présentées aux Treilles y est reproduit, avec celles de quelques auteurs qui n’ont pu participer au séminaire.

09/11/2010 : Parution, chez Gallimard, d’un nouvel ouvrage de Régis Debray : “L’éloge des frontières

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