« Savants réfugiés : comment Laszlo devint Laci »

« Savants réfugiés : comment Laszlo devint Laci » par Sébastien Balibar (24 mai au 10 juin 2017)

J’ai eu la grande chance d’être accueilli aux Treilles pour y écrire un livre dont le thème principal est celui des savants qui se sont réfugiés en France, en Angleterre et aux Etats-Unis lorsque les nazis ont pris le pouvoir et déclenché la seconde guerre mondiale. Il ne s’agit ni d’un essai d’histoire ni de sciences politiques. Il s’agit d’un récit qui s’articule autour du parcours héroïque d’un réfugié particulier, le hongrois Laszlo Tisza (1907-2008) que j’ai connu. Il travaillait en Allemagne et en URSS avec les fondateurs de la physique quantique, il fit avec un autre réfugié (Fritz London) une découverte majeure à Paris où l’avaient accueilli différents intellectuels liés au Front Populaire. Il se réfugia finalement aux Etats-Unis grâce à d’autres savants illustres qui avaient fui le nazisme comme lui puis défendu les Alliés occidentaux jusqu’à contribuer à la mise au point de la bombe atomique, ce qui soulève la question de la responsabilité des savants réfugiés dans la tragédie d’Hiroshima.

Les savants réfugiés ont un nom, une histoire personnelle et le triple problème de l’immigration, des réfugiés et de l’exil ne pourrait vraiment se comprendre si on se limitait à de froides analyses statistiques. Faire le récit du parcours de quelques illustres savants autour de celui de l’un d’entre eux permet un autre regard, émouvant, nécessaire. Certes, les savants réfugiés ne sont pas des réfugiés ordinaires puisqu’ils ont des contacts internationaux que n’ont pas les réfugiés anonymes. Mais le récit de leur fuite face au totalitarisme et à l’antisémitisme dans les années trente, de leurs difficultés à affronter l’exil et la xénophobie, de l’engagement courageux de ceux qui les ont aidés, tout cela illustre le problème général des migrations et des réfugiés.

Ce thème d’actualité avait été choisi par le Collège de France pour son colloque de rentrée en octobre 2016. C’est en préparant ma contribution à ce colloque que mon intérêt pour la période tourmentée des années 1933-1945 s’est renouvelé, que mes connaissances et ma compréhension de l’exil des savants à cette époque se sont enrichies, au point que la publication d’un livre me parait aujourd’hui nécessaire.

Je savais que la rencontre de savants réfugiés sur un lieu d’accueil commun avait parfois permis des découvertes majeures. Que c’était le cas de Laszlo Tisza et de Fritz London qui fuyaient l’un la Hongrie et l’autre l’Allemagne. Mais j’ai compris désormais comment ils ont été accueillis à Paris de 1936 à 1939, l’un au Collège de France et l’autre à l’Institut Henri Poincaré, grâce à l’action courageuse de différents intellectuels engagés aux côtés du Front Populaire comme Paul Langevin, Jean Perrin, Louis Rapkine, Edmond Bauer, Irène et Frédéric Joliot-Curie, Jacques Hadamard entre autres. Quant à l’histoire de leur nouvel exil, cette fois aux Etats-Unis au début de la seconde guerre mondiale, elle est non moins instructive, parfois rocambolesque, souvent émouvante.

Or ce n’est pas tout.

Ces réfugiés se sont engagés volontairement pour défendre leurs pays d’accueil contre l’Allemagne nazie et ses alliés bien que les pays d’accueil qu’ont été la Grande Bretagne, la France et les Etats-Unis n’aient pas accepté facilement d’associer dans leurs efforts de guerre des étrangers qui leur proposaient une aide dans leurs recherches militaires, surtout s’ils étaient d’origine allemande. De fait, l’Allemagne nazie chassait ces grands savants mais ni la Grande Bretagne, ni la France ni les Etats-Unis ne les acceptaient sans réticences ni barrières.

Au bout du compte, c’est bien l’aide de nombreux réfugiés qui a permis aux Alliés de mener à bien le « Projet Manhattan », donc de réussir ce que l’Allemagne nazie, privée de ses plus éminents savants, n’a heureusement pas pu faire : construire la bombe atomique. Einstein et les deux hongrois Szilard et Teller, amis proches du personnage principal de ce livre – Laszlo Tisza –  auront été à la fois les déclencheurs du Projet Manhattan et les premiers pacifistes à combattre le développement du nucléaire militaire. Ce livre s’achève donc en abordant la grave question de la responsabilité des scientifiques dans la tragédie d’Hiroshima, avant de conclure en évoquant les derniers jours de Laszlo Tisza, lors de la célébration de son centenaire auquel le Massachusetts Institute of Technology m’avait invité.

Tel est le vaste projet d’écriture que ce séjour aux Treilles m’a permis d’avancer. Mais ce n’était pas si simple. J’avais beau avoir déjà écrit deux articles en relation avec ce futur livre, j’avais besoin de calme pour réfléchir à de multiples défis. J’avais prévu que ce réfugié hongrois servirait de guide dans une époque tourmentée où il avait rencontré de très nombreux savants parfois très connus même du grand public, parfois moins sauf des scientifiques. Or je souhaitais que ce livre s’adresse au grand public. Comment ne pas perdre mes lecteurs en route dans cette foule en mouvement où chaque individu est un cas intéressant ? Comment mélanger le temps de la narration lorsque je suivrais l’itinéraire chaotique de ce savant hongrois en fuite, et le temps présent de mes réflexions générales sur les problèmes d’immigration ? Comment insérer dans tout cela le récit de ma propre rencontre avec ce professeur qui était devenu américain et que j’avais invité à visiter le Paris qu’il avait connu 60 ans plus tôt ? Et comment aborder le problème de la responsabilité des scientifiques dans la mise au point de la bombe atomique d’un point de vue qui ne soit pas déjà rabâché ? Comment enfin, décrire une découverte scientifique récente dans un langage accessible à tous sans erreur ni réduction abusive ?

Que de questions !

Il faut croire que la tranquillité des Treilles convenait au défi que je m’étais lancé. Pas une automobile pour déchirer le silence, pas un hurlement de chiens même dans le lointain, seulement quelques merles en guise de réveille-matin. Une admirable piscine au vert profond pour installer mon « mens sana in corpore sano ». La présence aussi discrète qu’efficace du personnel des Treilles pour soutenir sans la moindre faille mes efforts d’écriture. Et après plusieurs essais, plusieurs reprises, d’innombrables tentatives et corrections, je crois avoir construit un mélange des temps et des personnes qui se tient debout sans détendre le ressort dramatique que je cherchais à tendre. Bref, ce séjour aux Treilles m’a permis de construire ce livre, d’en écrire l’introduction, la conclusion, les 5 premiers chapitres et même une postface. Le titre a changé par rapport au projet initial et changera probablement encore, mais j’en prévois l’achèvement dans quelques mois à peine. Dès qu’elle sera disponible, je ne manquerai pas d’en envoyer la version imprimée à la magnifique bibliothèque des Treilles.

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