Démocratisation des lettres, XIXe – XXIe siècle

Liste des participants :

Olivier Bessard-Banquy (organisateur), Alban Cerisier, François Chaubet, Bruno Curatolo, Laurent Demanze, Christine Detrez, Sylvie Ducas, Pascal Durand, Alexandre Gefen, Anthony Glinoer, Bertrand Legendre, Laurent Martin, William Marx, Jean-Yves Mollier, Gisèle Sapiro, Nelly Wolf

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La démocratisation des lettres, XIXe – XXe siècle / Democratizing literature, XIXth — XXIst century
par Olivier Bessard-Banquy
12 – 17 juin 2017

Résumé :

Après avoir été l’apanage d’une certaine élite, stimulée par la vie de salon et désireuse de briller dans l’art de la conversation, la littérature a gagné en audience et en importance à partir du XIXe siècle, grâce aux progrès de l’instruction publique et au volontarisme culturel des responsables politiques et éducatifs comme des acteurs de la vie intellectuelle et des gens de médias, éditeurs ou patrons de journaux. Comment s’est passé concrètement cet élargissement des lectures de littératures ? Quels en ont été les grands acteurs, les moments clés, les éléments déterminants ? Sommes-nous toujours dans un même processus de démocratisation des lettres ? Ou bien le libéralisme de la société post-1968 a-t-il mis un terme aux impulsions décisives de la Troisième République en faveur de l’acculturation des Français ? C’est à toutes ces questions et bien d’autres que les intervenants ont tenté d’apporter des éléments de réponse qui formeront la matière du livre prévu, en complément du séminaire.

Mots clés : Démocratisation, Littérature du XIXe siècle, Littérature du XXe siècle, Culture populaire, Troisième république, Roman-feuilleton, Edition, Lecture, Volontarisme culturel, Elitisme, Best-sellers, La Pléiade, Gallimard, Livres de poche, Baby-boom, Trente Glorieuses, mai 1968, médias de masse

 

Compte rendu

Le séminaire organisé aux Treilles au mois de juin 2017 a permis de traiter en profondeur de la place de la littérature dans la société, dans une double perspective diachronique et synchronique, interdisciplinaire, en évoquant les évolutions du lien aux lettres et en essayant de cerner tous les aspects, les signes, les repères, permettant d’apprécier la réalité du rapport des Français à la lecture de littérature. Spécialistes des lettres ou de l’édition, médiologues, philosophes, historiens, sociologues, chercheurs en sciences politiques ou en sciences de l’information et communication ont ainsi uni leurs efforts une semaine durant pour analyser la dissémination des textes au sein du corps social et juger des flux ou reflux de la culture lettrée. Jean-Yves Mollier, Pascal Durand, Anthony Glinoer ont rappelé ce qu’ont été les étapes essentielles, les éléments-clés de « la révolution du lire » au XIXe siècle, portée par les politiques volontaristes en faveur de l’instruction publique, dont la presse et les livres ont bénéficié, par les canaux de la librairie, les points de vente dans les gares, les cabinets de lecture, le colportage ; aussi « le sacre de l’écrivain » peut-être s’est-il vu supplanter en quelque sorte par le règne de l’éditeur et du directeur de journal, devenus grands arbitres des carrières dans la république des lettres, de plus en plus normatifs, imposant des produits de plus en plus pensés pour plaire à ces nouveaux publics. Nelly Wolf a décrit cette nouvelle passion française pour le verbe qui a fait venir à l’écriture nombre de personnes de milieu modeste devenues lecteurs enfiévrés et auteurs appliqués de Jules Vallès à Louis-Ferdinand Céline. Pour tous, il a été clair que la Troisième République a pu être la période de triomphe de l’écrit dans la société, tout particulièrement porté par les hussards de la République pour qui la littérature a été très formatrice, William Marx l’a rappelé avec talent. Laurent Demanze a évoqué la figure mythique du « grand écrivain » dont le plus fameux reste Victor Hugo ; à partir de textes critiques contemporains, notamment de Pierre Michon, il a expliqué comment cette belle figure au cœur de la cité a pu évoluer pour être à la fois toujours agissante et en même temps quelque peu dégonflée désormais. Alban Cerisier de son côté a rappelé ce qu’a pu être le rêve de bibliothèque idéale de « La Pléiade » qui a connu des heures de gloire des années 1930 aux années de l’après-guerre quand les ventes de la célèbre série aux parfums de cuir ont pu atteindre les 450 000 exemplaires par an avant de refluer aujourd’hui à des niveaux moins impressionnants. Il est vrai que les productions ont beaucoup évolué et se sont diversifiées ; le livre de poche est apparu (en 1953) et, Bertrand Legendre l’a précisé, s’il n’est pas prouvé qu’il a par lui-même été l’agent d’une véritable démocratisation, il aura en tout cas permis à des millions de Français de lire toujours plus aisément, pour des sommes moindres, et à ce titre, après avoir été très critiqué dans les années 1960, il est devenu un objet du quotidien que plus personne aujourd’hui ne songe à remettre en question. Il est même offert en cadeau à Noël désormais, joliment apprêté sous coffret. Autrement dit, l’objet-livre lui aussi s’est démocratisé et cette sorte de désacralisation de ce qui a été jadis un produit de luxe a également permis un accès plus fluide, plus direct, moins compassé, à la littérature, sous la forme de textes intégraux et non plus de morceaux choisis ou d’anthologies comme souvent par le passé. Cette omniprésence des lettres au cœur de la société a dû également beaucoup à une presse agissante, forte, largement diffusée, en France comme dans les territoires d’outremer et à l’étranger, dont les colonnes ont fait une large place et aux textes et à leurs critiques ; ainsi Bruno Curatolo a-t-il rappelé ce qu’ont été les évolutions de la promotion des lettres dans les journaux, les hebdomadaires, les magazines, évoquant au passage le très vaste éventail de titres du passé dont nous avons quelque peine à nous faire une idée aujourd’hui. Gisèle Sapiro a montré comment la montée en puissance des traductions dans la production a révélé un intérêt croissant pour les cultures les moins connues et une manière forte de considérer les lettres comme un moyen de mieux connaître l’autre, un âge d’or qui a culminé dans les années d’après-guerre avec de belles collections comme celle patronnée par l’Unesco et publiée chez Gallimard par exemple — « Connaissance de l’Orient ».

Dans un dernier temps davantage lié aux questions contemporaines, l’hypothèse d’un relatif tassement voire d’une limite atteinte dans les objectifs de démocratisation de la lecture lettrée a été évoquée. François Chaubet a rappelé avec éclat que la génération de 1968 a très paradoxalement été à la fois la plus nourrie de savoirs, de cultures, de lectures, de curiosités, et a en même temps mis en question la culture classique et dévalorisé en quelque sorte les lettres à l’intérieur d’une culture vivante plurielle dont l’écrit n’est plus qu’un élément. Laurent Martin s’est interrogé sur les échecs relatifs des politiques en faveur de la culture et l’étrange baisse de rayonnement des lettres dans un monde où pourtant tout a été fait, par la construction de belles et riches bibliothèques, par le lancement de nombreux festivals, pour en accroître l’audience ou l’importance. Alexandre Gefen a terminé en évoquant la façon dont les nouvelles générations ont pu s’emparer d’outils comme Babelio ou Wattpad pour écrire plus que jamais, librement, hors de tout souci de s’inscrire dans une culture construite, parachevant une démocratisation de l’écriture sans lien avec les lettres classiques ou modernes.

Ainsi ont pu être abordés mille et un aspects de cette démocratisation amorcée dans un mouvement de consensus social autour de l’importance des lettres, des premières politiques volontaristes en faveur de l’instruction publique jusqu’à la Troisième République, avant qu’insensiblement, dans une ambiance de décrispation sociale, une vision des lettres plus ouverte ait pu s’imposer, permettant l’essor de productions variées, toujours plus importantes auprès de publics de plus en plus nombreux, de moins en moins liées aux lettres classiques. Dans les manières d’apprécier cette importance des fleurs de l’esprit dans la société des traces ont été évoquées plutôt que des repères fiables qui manquent, des témoignages plus que des données statistiques précises ou indiscutables — comment savoir dans le secret des familles ce qu’est le lien aux textes et ce qui a pu le nourrir ? A l’époque de la foi dans les vertus supérieures des belles lettres a succédé indiscutablement un temps plus ouvert où toutes les formes d’écritures cohabitent librement, de la grande littérature classique au roman policier ou de science fiction sans oublier la romance, c’est donc un même processus d’acculturation des Français qui se poursuit mais dont des littératures de plus en plus éclatées profitent, dont la prescription est de plus en plus liquide ou insaisissable, qui passe par un bouche à oreille informel, de plus en plus viral voire cybernétique, au détriment d’une promotion classique par les voies publicitaires ou critiques. Si la foi dans ce que les lettres classiques peuvent apporter et la nécessité de les diffuser largement par le biais institutionnel a disparu en quelque sorte, demeure un attachement aux récits, aux fictions, aux textes, aux lettres sous toutes leurs formes chez un nombre important de personnes, échappant à tout radar traditionnel, dans une liberté de consommation culturelle qui n’a jamais été plus grande ni plus vivante grâce aux virtualités du web par qui demain se poursuivra cette belle aventure de la démocratisation des lettres devenues productions hétéroclites ou bigarrées…

Olivier Bessard-Banquy Alban Cerisier François Chaubet Bruno Curatolo Christine Detrez Sylvie Ducas Pascal Durand Alexandre Gefen Anthony Glinoer Bertrand Legendre Laurent Martin William Marx Jean-Yves Mollier Gisèle Sapiro Nelly Wolf De la démocratisation des lettres, XIXe - XXI (19e-21e) siècle - Fondation des Treilles Laurent Demanze, absent de la photo
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