La question de la coordination en Sciences Economiques

Liste des participants :

Richard Arena, Michaël Assous, Pascal Bridel (organisateur), Katia Caldari, Jean Cartelier, Camille Cornand, Muriel Dal-Pont Legrand (organisateur), Rodolphe Dos Santos Ferreira, Jean-Luc Gaffard, Roger Guesnerie, Harald Hagemann, Cyril Hédoin, Guilhem Lecouteux, Jean-Sébastien Lenfant, Andreas Pyka, Alain Raybaut, Hans-Michael Trautwein, Amos Witztum

Sciences_Economiques_Groupe2017

La question de coordination en sciences économiques / Co-ordination in Economics
29 mai – 3 juin 2017

Résumé :

En réunissant des historiens de la pensée économique et des théoriciens de la micro et de la macroéconomie, cet atelier s’est efforcé d’analyser comment la science économique appréhende la question de la coordination entre agents. Au-delà du système de prix comme mécanisme de coordination par excellence des économistes, les 18 participants ont confronté les développements issus de différents champs de l’analyse économique contemporaine (modélisation multi-agents, économie comportementale, théorie des jeux, théorie des anticipations, apports de la psychologie à l’économie, analyse des market failures, agent-based models) aux débats plus anciens (stabilité de l’équilibre général, théorème d’impossibilité d’Arrow, nombre d’agents). La mise en perspective des travaux contemporains est une étape nécessaire pour développer une réflexion sur le devenir de ces questions.

 

Mots clés : coordination – agent rationnel – prix – théorie des jeux – anticipations

Key words: co-ordination – rational agent – price – game theory – expectations

 

Compte rendu

Si la macroéconomie contemporaine est très largement dominée par les modèles de type Dynamic Stochastic General Equilibrium, on constate un foisonnement de la recherche en microéconomie. Ces travaux pour certains se développent indépendamment les uns des autres alors que d’autres entretiennent des relations plus ou moins étroites, mais tous questionnent les différentes modalités qui permettent aux agents de coordonner leurs actions.

Comme il est largement accepté que la macroéconomie doit posséder des fondements microéconomiques, on peut s’étonner du peu d’impact de ces travaux microéconomiques sur le développement de la macroéconomie.

Cette rencontre a été l’occasion de rompre avec cette organisation par trop étanche de la discipline. Bien entendu, il ne s’agissait pas de révolutionner la théorie économique mais de participer, au travers de cette confrontation, à une meilleure compréhension des objectifs poursuivis par ces différentes approches, de l’évolution des concepts utilisés et enfin, d’espérer stimuler des questionnements, voire des travaux, qui se situent à l’intersection de ces différents courants.

Dix-huit communications ont été discutées au cours des quatre jours qu’a duré le séminaire.

Dans un premier temps, nos discussions ont tourné autour de six présentations axées sur quelques épisodes précis de l’histoire récente et moins récente de la théorie économique liés à la question de la coordination :

Pascal Bridel a offert une discussion de l’évolution de la théorie des prix de Sismondi : d’une approche très voisine du mécanisme coordinateur de Smith, il est démontré que l’asymétrie créée par la systématisation du salariat amoindrit considérablement pour Sismondi la capacité intertemporelle d’un mécanisme de prix à coordonner les intentions des agents offrant ainsi des fondements microéconomiques à sa théorie des crises. Richard Arena est revenu en détail sur le fameux débat Sraffa-Hayek des années trente sur le rôle que joue dans la problématique de la coordination les connaissances et des croyances individuelles pour montrer que l’opposition entre ces deux auteurs est beaucoup moins caricaturale qu’on n’a coutume de le dire. En dépit de leur intérêt commun pour la critique de Wittgenstein adressée au subjectivisme (si crucial pour l’idée de coordination économique), il apparaît clairement que Sraffa s’y oppose vigoureusement alors que ce même subjectivisme joue un rôle central dans l’œuvre de Hayek. Katia Caldari a offert une intéressante discussion de la démarche ambitieuse de François Perroux pour qui le temps (irréversible) et l’espace remplacent l’idée abstraite de marché et la science économique d’abstraite (équilibre général) doit tenter d’expliquer la coordination entre agents dans le cadre d’une véritable science sociale. Michael Assous a examiné la réaction critique de Solow à la courbe de Philips avec anticipations proposée par Friedman à la fin des années 1960 de manière à montrer comment la critique constructive de Solow amenait celui-ci à introduire un modèle de « coordination failures » de tradition keynésienne. Harald Hagemann a proposé une relecture de la contribution centrale de Clower et Leijonhufvud, qui, s’inspirant de la tradition hicksienne, ont proposé dans les années soixante et soixante-dix une argumentation célèbre centrée sur l’absence de coordination intertemporelle lorsque concurrence et information parfaite ne sont plus implicitement considérées comme synonymes. Jean Cartelier s’est penché d’une manière rétrospective sur un débat des années 1970 et 1980 sur le rôle de la monnaie dans le processus de coordination entre agents. L’auteur a réexaminé de quelle manière, grâce à une monnaie dont l’existence est encadrée par des institutions, celle-ci permettrait de rendre compte des transactions en situation de déséquilibre (et donc de coordination failure) et qu’elle permettrait aussi d’intégrer la sanction a posteriori du marché.

Dans un deuxième temps, nos discussions se sont poursuivies autour d’une série de trois réflexions sur l’état du problème de la coordination dans la macroéconomie contemporaine :

Hans-Michael Trautwein s’est interrogé sur la manière dont les modèles DSGE offrent ou non une place à la problématique de la coordination entre agents. Il a proposé d’évaluer dans quelle mesure la nouvelle synthèse néoclassique a progressé dans sa façon d’appréhender des questions de coordination macroéconomique qui furent importantes dans les débats précédents (notamment concernant la coordination épargne / investissement). Muriel Dal Pont Legrand s’est interrogée sur la contribution des Macro-Agents Based Models (MABM) au développement récent de la macroéconomie. En effet, la crise économique et ses conséquences encore visibles ont accentué le mouvement critique préexistant à l’encontre de l’approche macroéconomique développée par la Nouvelle Synthèse. Ces critiques soulignent notamment l’incapacité des modèles DSGE à offrir une compréhension raisonnée de la crise financière. Les MABM, parce qu’ils possèdent des fondements microéconomiques différents qui leur permettent en mettant l’accent sur de mécanismes de coordination, développent une approche originale de l’analyse macroéconomique (et notamment de l’instabilité financière). A la suite de Smith, Keynes et surtout de Hicks, Jean-Luc Gaffard a introduit dans la discussion la distinction entre coordination statique et la problématique beaucoup plus complexe de la coordination entre agents dans un monde qui connaît des changements structuraux et technologiques et dont les politiques économiques doivent précisément répondre aux multiples ruptures de coordination qui en résultent.

Dans un troisième temps, six microéconomistes ont permis de réfléchir plus avant sur les modélisations récentes du comportement individuel des agents face à des problèmes de coordination :

Alain Raybaut a introduit une discussion sur le renouveau théorique et le développement rapide de l’analyse de réseaux. Plusieurs travaux multidisciplinaires expérimentaux et formalisés s’appuyant sur les sciences cognitives ou la psychologie sociale s’attachent à la question de la coordination en réseau (assimilée à l’analyse des conditions d’émergence d’un consensus ou à la synchronisation des croyances ou des actions des agents).

Jean-Sébastien Lenfant a traité de la question de la représentation et de la modélisation des coordination failures sur les marchés sur lesquels le différentiel de qualité entre les objets échangés est important. En se distançant d’une approche strictement behavioriste des institutions, Cyril Hédoin développe une hypothèse « rule-following » de l’existence des institutions selon laquelle la nature d’une institution n’est pas uniquement constituée par les comportements qu’elle suscite mais aussi par les règles implicites qui supportent le processus de raisonnement des joueurs. En revisitant le beauty contest de Keynes, Rodolphe Dos Santos-Ferrera et Camille Cornand l’introduise dans un cadre qui capture la complémentarité stratégique qui amène les joueurs à adopter un jeu de pure coordination et permet de questionner dans un second temps si le motif coordinateur domine le motif fondamental lorsque les homines sapientes remplacent les  homines oeconomici. Les mêmes auteurs ont également fait part des résultats de leur étude sur la valeur sociale de l’information dans une entreprise à multiples secteurs en opposant les jeux de prix aux jeux de quantités. Notamment, ils montrent dans ce second papier que, en présence d’une information publique, les agents favorisent les stratégies de coordination (et donc les stratégies de concurrence quand ils ont accès à peu d’information publique). Un test réalisé en laboratoire valide les résultats théoriques. Guilhem Lecouteux a présenté un modèle de coordination dans des mondes larges (au sens de Savage) en intégrant explicitement la manière dont les joueurs forment leurs croyances et comment ces croyances sont influencées par l’environnement social dans lequel ils évoluent. De son côté, Andreas Pyka a présenté un modèle se concentrant l’évolution de la relation entre croissance économique et évolution de la distribution du revenu par le biais d’une distinction entre cols bleus et cols blancs qui montre comment évolue la coordination de longue période entre ces deux types de salariés.

Finalement, deux articles transversaux ont fait le point sur deux questions communes à la problématique proposée par la profession :

Amos Witztum a mis en doute l’idée de séparer interactions économiques et interactions sociales : toute question de coordination entre agents doit éviter de ne considérer, comme le font les économistes, qu’une coordination strictement économique. En particulier, si les agents sont des individus socialisés, il semble discutable de caractériser leurs tentatives de coordination en termes strictement concurrentiels. La notion d’équilibre pourrait bien ainsi ne pas être le concept idoine pour examiner le résultat de leur interaction ou même offrir une quelconque information sur un mécanisme de coordination.

Roger Guesnerie (Collège de France), construisant sur ses riches contributions, a offert une discussion très approfondie sur quelques conjectures sur les leçons de l’approche divinatoire dans le domaine de la coordination des anticipations. Comme son approche théorique suggère fortement que la plausibilité de l’atteinte d’un équilibre de marché à anticipations rationnelles est très inégale, l’auteur a discuté les conséquences de ce constat (et ce en sollicitant les leçons de l’approche dite divinatoire) sur la compréhension de questions venant en amont de la politique économique.

Parmi les 18 participants au séminaire, il est intéressant de relever, qu’aux côtés de chercheurs expérimentés, plusieurs relevaient de la catégories « jeunes chercheurs » (entre deux à sept ans de leur thèse de doctorat). La variété des participants a certainement été l’un des facteurs importants de l’intérêt de nos discussions et du résultat très positif du séminaire.

Que la Fondation des Treilles et toute son équipe soient remerciées pour leur accueil chaleureux.

Richard Arena Michaël Assous Pascal Bridel Katia Caldari Jean Cartelier Camille Cornand Muriel Dal Pont Legrand Rodolphe Dos Santos Ferreira Jean-Luc Gaffard Roger Guesnerie Harald Hagemann Cyril Hédoin Guilhem Lecouteux Jean-Sébastien Lenfant Andreas Pyka Alain Raybaut Hans-Michael Trautwein Amos Witztum Coordination en Sciences Economiques - Coordination in Economics - Fondation des Treilles
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